Page:Barbey d'Aurevilly - Une vieille maitresse, tome 1.djvu/210

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


pas d’éclat et resta de bon goût avec moi. J’avais gagné cette fameuse partie que nous avions engagée un certain soir, et dont l’amour de la Malagaise était l’enjeu. Nous avions joué à visage et à jeu découverts. Il avait même souri, me croyant perdu. C’était lui qui l’était, au contraire ! Que pouvait-il me reprocher ?… Je comprenais maintenant le silence dans lequel, lors de ses dernières visites, il s’était réfugié quand je lui parlais de la Malagaise. Avec le flair de l’homme amoureux, il avait senti que j’étais aimé au moment où, défiant comme tout cœur qui désire, je n’eusse osé croire à un tel bonheur. Son chagrin n’eut point de rancune. Il vint plusieurs fois me voir et me parla avec grâce de ce qu’il souffrait.

« — Après tout, — me dit-il un jour, — vous l’avez bien achetée. C’est le prix de votre sang. Elle a failli vous faire tuer. Mais comme je ne veux pas qu’elle me tue, moi ! et à petit feu, je vais voyager de nouveau et tâcher de l’oublier, à force d’éloignement et de distractions.

« Et peu de jours après cet entretien, il partit. Je l’ai revu deux fois depuis, l’une à Hambourg, l’autre à Stuttgard. Il était devenu aussi joueur que sir Reginald Annesley lui-même. Quand il me rencontra ces deux fois,