Page:Barbey d'Aurevilly - Une vieille maitresse, tome 1.djvu/42

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— Eh bien, pas du tout  ! — fit Mme d’Artelles, qui tenait à verser sa goutte d’acide prussique dans toutes les pensées de son amie. — Le vicomte la dit assez laide, d’un caractère fort extravagant, et plus âgée que M. de Marigny, qui a trente ans.

— Hein  ! ce ne sont pas là des séductions bien omnipotentes, — dit la marquise. — Mais votre vieux scélérat de vicomte n’a vu cette femme que dans son salon… a-t-elle un salon  ? et Marigny l’a vue ailleurs. Cela change la thèse. Les meilleures actrices ne sont bonnes que dans certaines pièces. Moi, je fais ce raisonnement-ci, ma chère  : ou c’est une ancienne relation craquant de toutes parts, depuis le temps qu’elle dure, et alors Hermangarde rompra ce nœud tiraillé et usé en se jouant  ; ou la créature est à craindre, et alors, si elle l’est, elle l’est beaucoup  ! car Marigny a trop expérimenté les femmes pour ne pas les savoir à fond, et, laide ou non, ce serait donc le résumé de toutes les séductions des autres, puisqu’on les quitte pour revenir à elle  ; enfin, une espèce de maîtresse-sérail.  »

Le mot était hardi, et le geste qui l’accompagna ne le fut pas moins. La marquise, née en 1760 et qui avait traversé toutes les corruptions de Trianon, de l’Émigration et de l’Empire, savait, quand il le fallait, sauter le