Page:Barbey d’Aurevilly - Les Bas-bleus, 1878.djvu/18

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Dans cette transformation de la femme, la jeune fille, qui est son expression la plus naïve et la plus vraie, disparut. C’est maintenant une espèce perdue. A présent, les jeunes filles ne sont plus que les petits êtres personnels et raisonneurs dont les comédies de M. Dumas fils sont l’exacte photographie.

Ce fut à dater des romans de Mme Sand qu’on vit pul- luler toutes sortes de livres en prose et en vers, écrits par des plumes féminines sur l’inégalité des conditions entre l’homme et la femme, et que le bas-bleu apparut, — le véritable bas-bleu, bien autrement foncé qu’en Angleterre, où le mariage, — une sauvegarde contre le bas-bleuisme, — est resté en honneur et où le mari s’appelle Lord encore... Comme il est beaucoup plus aisé de changer d’habit que de sexe, jamais, autant qu’en ce temps-là, on ne vit plus de femmes en habit d’homme, comme l’avait fait Mme George Sand, dont la redingote de velours noir, illustrée par Calamata, fut célèbre et qui s’appela longtemps George Sand tout court le voyou comme elle le disait elle-même dans ses Lettres d'un Voyageur; George Sand qui devait redevenir Mme Sand et presque Mme Dudevant dans sa vieillesse, — quand le terrible coup de locomotive de la vieillesse passe sur toutes les prétentions et les raffle, et qu’on acquiert la preuve alors qu’on n’était, de toute éternité, qu’une femme et que l’homme qu’on croyait faire n’a jamais dépassé le gamin !

Dans la lueur cruelle du bon sens de la dernière heure, Mme Sand l’aura- t-elle compris ? Mais qu’elle l’ait com- pris ou non, peu importe, du reste! Les idées répandues dans ses livres ou qui en découlent, ne continuent pas moins de s’infiltrer dans tous les esprits, — et comme l’huile, dont le temps grandit toujours la tache, à enva- hir de plus en plus nos mœurs. Les gouvernements eux- mêmes qui se croient à la tête des mœurs, lorsqu’ils se traînent à leur queue, se laissent gagner et pénétrer