Page:Barbey d’Aurevilly - Les Bas-bleus, 1878.djvu/63

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dans cette fleur de la mode, si vite effeuillée, ne ferait-on pas voir quelques-unes des mœurs qui doivent lui survivre ? La mode ce sont des mœurs qui fuient ; les mœurs, ce sont des modes qui doivent rester !

Tel fit et telle fut Mme Emile de Girardin. Les hommes ne s’y sont pas trompés, du reste. Ils ont bien senti, même les moins fins, et surtout ceux-là, — par le contraste, — qu’il y avait ici une nature entièrement différente de la leur. Dernièrement, parmi les critiques qui ont parlé de ces Lettres parisiennes remises en lumière aujourd’hui, on a vu un de ces balourds, qui peuvent aussi, sans réussir, signer tant qu’ils voudront leur feuilleton d’un petit nom de femme, reprocher à Mme de Girardin ce qui fait précisément le charme, la personnalité et le sexe, vainqueur de tout, — le sexe de ces délicieuses Lettres. Deux volumes, deux gros volumes de cinq cents pages, où, criait-il scandalisé, les chiffons reviennent si souvent, chiffonnaient sa dignité d’homme, à ce monsieur, et lui semblaient un pédantisme en concurrence avec le sien.

Il est vrai que l’honnête balourd qui s’exprimait ainsi écrivait dans un journal belge, ce qui l’excusait et atténue le délit, mais pour nous, voilà la merveille ! Ce sont ces deux volumes, légers, quoique gros, c’est la sorcellerie de talent qui, en ces deux gros volumes, parle si divinement chiffons, cette petite chose, misérable pour les feuilletonistes belges, mais qui est l’art de la femme comme la statuaire est l’art de Phidias et la peinture est l’art d’Apelles, et qui en parle comme on n’en a peut-être jamais parlé, depuis la feuille de vigne de la première femme jusqu’à la crinoline de la dernière, en ces jours dégénérés et imposteurs !

Non qu’il n’y ait que chiffons, en ce chef-d’œuvre monté sur pointes d’aiguilles ; il y a aussi tout ce qui peut paraître suffisamment imposant en Belgique ou ailleurs et digne de la lecture des hommes. Il y a, ma foi ! tout aussi bien que dans les livres de ces Messieurs,