Page:Barbusse - Le Feu : journal d’une escouade.djvu/101

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Les soldats s’étirent délicieusement sur un banc de pierre, les yeux demi-clos, et s’offrent au rayon qui, dans le creux de cette vaste cour, chauffe l’atmosphère comme un bain.

— Voilà dix-sept jours qu’on est là ! Et on croyait qu’on allait s’en aller du jour au lendemain !

— On n’sait jamais ! dit Paradis, en hochant la tête et en claquant la langue.

Par la poterne de la cour ouverte sur le chemin, on voit se promener une bande de poilus, le nez en l’air, gourmands de soleil, puis, tout seul, Tellurure : au milieu de la rue, il balance le ventre florissant dont il est propriétaire, et déambulant sur ses jambes arquées comme deux anses, crache tout autour de lui, abondamment, richement.

— On croyait aussi qu’on s’rait malheureux ici comme dans les autres cantonnements. Mais cette fois-ci, c’est le vrai repos, et par le temps qu’i’ dure, et par la chose qu’il est.

— Tu n’as pas trop d’exercice, pas trop d’corvées.

— Et, entre-temps, tu viens ici, te prélasser.

Le vieux bonhomme entassé au bout du banc – et qui n’était autre que le grand-père au trésor aperçu le jour de notre arrivée – se rapprocha et leva le doigt.

— Quand j’étais jeune, j’étais bien vu des femmes, affirma-t-il en secouant le chef. J’en ai mouflé, des d’moiselles !

— Ah ! fîmes-nous avec distraction, l’attention attirée, à travers ce bavardage sénile, par le profitable bruit de la charrette qui passait, chargée et pleine d’efforts.

— Maintenant, reprit le vieux, j’pense pus qu’à l’argent.

— Ah ! oui, c’trésor que vous cherchez, papa.

— Bien sûr, dit le vieux paysan.

Il sentit l’incrédulité qui l’entourait.

Il se frappa la boîte crânienne avec son index, qu’il tendit ensuite vers la maison.