Page:Barbusse - Le Feu : journal d’une escouade.djvu/162

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haha l’attendrissent. Cet attablement est tout de même un morceau du passé dans le présent.

Il regarde, de table en table, s’avance en dérangeant les installations pour vérifier tous les convives de cette salle. Aïe ! Il ne connaît personne.

Autre part, c’est pareil. Il n’a pas de chance. Il a beau tendre le cou et quêter éperdument de l’œil une tête de connaissance parmi ces uniformes qui, par masses ou par couples, boivent en conversant, ou, solitaires, écrivent. Il a l’air d’un mendiant et personne n’y fait attention.

Ne trouvant nulle âme pour venir à son aide, il se décide à dépenser au moins ce qu’il a dans sa poche. Il se glisse jusqu’au comptoir…

— Une chopine de ving et du bonn…

— Du blanc ?

— Eh oui !

— Vous, mon garçon, vous êtes du Midi, dit la patronne en lui remettant une petite bouteille pleine et un verre et en encaissant ses douze sous.

Il s’installe sur le coin d’une table déjà encombrée par quatre buveurs qu’une manille attache les uns aux autres ; il remplit la chope à ras et la vide, puis la remplit de nouveau.

— Eh, à ta santé, n’casse pas le verre ! lui glapit dans le nez un arrivant en bourgeron bleu charbonneux, porteur d’une épaisse barre de sourcils au milieu de sa face blême, d’une tête conique et d’une demi-livre d’oreilles. C’est Harlingue, l’armurier.

Il n’est pas très glorieux d’être installé seul devant une chopine en présence d’un camarade qui donne les signes de la soif. Mais Fouillade fait semblant de ne pas comprendre le desideratum du sire qui se dandine devant lui avec un sourire engageant, et il vide précipitamment son verre. L’autre tourne le dos, non sans grommeler qu’ils sont « pas beaucoup partageux et plutôt goulafes, ceuss du Midi ».

Fouillade a posé son menton sur ses poings et regarde