Page:Barbusse - Le Feu : journal d’une escouade.djvu/188

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l’on se retient comme on peut et où on peut. Il s’agit de trébucher devant soi et le plus droit possible.

Où sommes-nous ? Je lève la tête, malgré les vagues de pluie, hors de ce gouffre où nous nous débattons. Sur le fond à peine distinct du ciel couvert, je découvre le rebord de la tranchée, et voici tout d’un coup apparaître à mes yeux, dominant ce bord, une espèce de poterne sinistre faite de deux poteaux noirs penchés l’un sur l’autre, au milieu desquels pend comme une chevelure arrachée. C’est le portique.

— En avant ! En avant !

Je baisse la tête et je ne vois plus rien ; mais j’entends à nouveau les semelles entrer dans la vase et en sortir, le cliquetis des fourreaux de baïonnette, les exclamations sourdes et le halètement précipité des poitrines.

Encore une fois, remous violent. On stoppe brusquement et comme tout à l’heure je suis jeté sur Poterloo et m’appuie sur son dos, son dos fort, solide, comme une colonne d’arbre, comme la santé et l’espoir. Il me crie :

— Courage, vieux, on arrive !

On s’immobilise. Il faut reculer… Nom de Dieu !… Non, on avance à nouveau !

Tout à coup, une explosion formidable tombe sur nous. Je tremble jusqu’au crâne, une résonance métallique m’emplit la tête, une odeur brûlante de soufre me pénètre les narines et me suffoque. La terre s’est ouverte devant moi. Je me sens soulevé et jeté de côté, plié, étouffé et aveuglé à demi dans cet éclair de tonnerre… Je me souviens bien pourtant : pendant cette seconde où, instinctivement, je cherchais, éperdu, hagard, mon frère d’armes, j’ai vu son corps monter, debout, noir, les deux bras étendus de toute leur envergure, et une flamme à la place de la tête !