Page:Barbusse - Le Feu : journal d’une escouade.djvu/199

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— J’la connais, la vieille fouineuse. Sûr qu’elle va passer le restant de sa vie à le chercher partout, dans chaque coin, son couvert d’argent.

— Moi, dit Volpatte, je n’ai jamais pu faucher qu’une paire de ciseaux. Y en a qui ont la veine. Pas moi. Aussi, nature si j’les garde précieusement, ces ciseaux, et pourtant j’peux dire qu’i’s n’me serv’nt pas de rien.

— Moi, j’ai bien chapardé quéqu’ petits machins par-ci par-là, mais qu’est-ce que c’est qu’ça ? Les sapeurs, i’s m’ont toujours grillé pour la chose du fauchage, alors quoi ?

— On a beau faire c’qu’on peut, on est toujours grillé par quelqu’un, pas, vieux frère ! T’en fais pas.

— Eh là-d’dans, qui qui veut d’la teinturiotte ? cria l’infirmier Sacron.

— Moi, j’garde les lettres de ma femme, dit Blaire.

— Moi, j’les lui renvoie.

— Moi, j’les garde. Les v’là.

Eudore exhibe un paquet de papiers usés, luisants, dont la pénombre voile pudiquement la noirceur.

— J’les garde. Quelquefois, j’les relis. Quand on a froid et qu’on a mal, j’les r’lis. Ça vous réchauffe pas, mais ça fait semblant.

Cette drôle de phrase doit avoir un sens profond, car plusieurs ont relevé la tête et disent : « Oui, c’est ça. »

La conversation continue à bâtons rompus au sein de cette grange fantastique, traversée de grandes ombres mouvantes, avec des entassements de nuit aux coins et les points souffreteux de quelques chandelles disséminées.

Je les vois aller et venir, se profiler étrangement, puis s’abaisser, s’affaler sur le sol, ces déménageurs affairés et encombrés, qui soliloquent ou s’interpellent, les pieds empêtrés dans les choses. Ils se montrent l’un à l’autre leurs richesses.

— Tiens, r’garde !

— Tu parles ! répond-on avec envie.

On voudrait avoir tout ce qu’on n’a pas. Et il y a dans