Page:Barbusse - Le Feu : journal d’une escouade.djvu/272

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Quelques soldats se sont assis, et il en est qui bâillent.

Le cycliste Billette se faufile devant nous, en portant sur son bras le caoutchouc d’un officier, et détournant visiblement la tête.

— Ben quoi, tu marches pas, toi ? lui crie Cocon.

— Non, j’marche pas, dit l’autre. J’suis de la 17e. L’cinquième Bâton n’attaque pas !

— Ah ! Il est toujours verni, l’5e Bâton. Jamais i’ n’donne comme nous !

Billette est déjà loin, et les figures grimacent un peu en le regardant disparaître.

Un homme arrive en courant et parle à Bertrand. Bertrand se tourne alors vers nous.

— Allons-y, dit-il, c’est à nous.

Tous s’ébranlent à la fois. On pose le pied sur les degrés préparés par les sapeurs et, coude à coude, on s’élève hors de l’abri de la tranchée et on monte sur le parapet.

Bertrand est debout sur le champ en pente. D’un coup d’œil rapide, il nous embrasse. Quand nous sommes tous là, il dit :

— Allons, en avant !

Les voix ont une drôle de résonance. Ce départ s’est passé très vite, inopinément, on dirait, comme dans un songe. Pas de sifflements dans l’air. Parmi l’énorme rumeur du canon, on distingue très bien ce silence extraordinaire des balles autour de nous…

On descend sur le terrain glissant et inégal, avec des gestes automatiques, en s’aidant parfois du fusil agrandi de la baïonnette. L’œil s’accroche machinalement à quelque détail de la pente, à ses terres détruites qui gisent, à ses rares piquets décharnés qui pointent, à ses épaves dans des trous. C’est incroyable de se trouver debout en plein jour sur cette descente où quelques survivants se rappellent s’être coulés dans l’ombre avec tant