Page:Barbusse - Le Feu : journal d’une escouade.djvu/31

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bidons de la collection qui gonfle circulairement Pépère d’une manière de ceinture de sauvetage.

— Qu’est-ce qu’il y a à becqueter ?

— C’est là, répond évasivement le deuxième homme de corvée.

L’expérience lui a appris que l’énoncé du menu provoque toujours des désillusions acrimonieuses…

Et il se met à déblatérer, en haletant encore, sur la longueur et les difficultés du trajet qu’il vient d’accomplir : « Y en a, tout partout, du populo ! c’est un fourbi arabe pour passer. À des moments, faut s’déguiser en feuille de papier à cigarette »… « Ah ! y en a qui disent qu’à la cuistance, on est embusqué ! »… Eh bien, il aimerait cent mille fois mieux, quant à lui, être avec la compagnie dans les tranchées pour la garde et les travaux que de s’appuyer un pareil métier deux fois par jour pendant la nuit !

Paradis a soulevé les couvercles des bouteillons et inspecté les récipients :

— Des fayots à l’huile, de la dure, bouillie, et du jus. C’est tout.

— Nom de Dieu ! Et du pinard ? braille Tulacque.

Il ameute les camarades.

— V’nez voir par ici, eh, vous autres ! Ça, ça dépasse tout ! V’là qu’on s’bombe de pinard !

Les assoiffés accourent en grimaçant.

— Ah ! merde alors ! s’écrient ces hommes désillusionnés jusqu’au fond de leurs entrailles.

— Et ça, qu’est-ce qu’y a dans c’siau-là ? dit l’homme de corvée, toujours rouge et suant, en montrant du pied un seau.

— Oui, dit Paradis. J’m’ai trompé, y a du pinard.

— C’t’emmanché-là ! fait l’homme de corvée en haussant les épaules et en lui lançant un regard d’indicible mépris. Mets tes lunettes à vache, si tu n’y vois pas clair !

Il ajoute :