Page:Barbusse - Le Feu : journal d’une escouade.djvu/333

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de Tirette, à l’autre bout de la table, un homme dont la physionomie est pavoisée de teintes puissantes. Vous êtes des héros. Nous, nous travaillons à la vie économique du pays. C’est une lutte comme la vôtre. Je suis utile, je ne dirai pas plus que vous, mais autant.

Je vois Tirette – le loustic de l’escouade ! – qui fait des yeux ronds parmi les nuages des cigares, et je l’entends à peine dans le brouhaha, qui répond, d’une voix humble et assommée :

— Oui, c’est vrai… Chacun son métier.

Nous sommes partis furtivement.

Quand nous quittons le Café des Fleurs, nous ne parlons guère. Il nous semble que nous ne savons plus parler. Une sorte de mécontentement crispe et enlaidit mes compagnons. Ils ont l’air de s’apercevoir que, dans une circonstance capitale, ils n’ont pas fait leur devoir.

— Tout c’qu’i’ nous ont raconté dans leur patois, ces cornards-là ! grogne enfin Tirette avec une rancune qui sort et se renforce à mesure que nous nous retrouvons entre nous.

— On aurait dû s’saouler aujourd’hui !… répond brutalement Paradis.

On marche sans souffler mot. Puis au bout d’un temps :

— C’est des moules, des sales moules, reprend Tirette. Ils ont voulu nous en foutre plein la vue, mais j’marche pas ! Si j’les r’vois, s’irrite-t-il crescendo, j’saurai bien leur dire !

— On n’les reverra pas, fait Blaire.

— Dans huit jours, on s’ra p’t’êt’ crevés, dit Volpatte.

Aux abords de la place, nous heurtons une cohue s’écoulant de l’Hôtel de Ville et d’un autre monument public qui présente un fronton et des colonnes de temple. C’est la sortie des bureaux : des civils de tous les genres