Page:Barbusse - Le Feu : journal d’une escouade.djvu/337

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remet dans sa poche un triste mouchoir bouchonné, empesé.

Il fait froid, il bruine. Tout le monde grelotte.

On entend psalmodier, là-bas :

— Deux pelles, une pioche, deux pelles, une pioche…

La file s’écoule, vers ce dépôt de matériel, stagne à l’entrée et en repart, hérissée d’outils.

— Tout le monde y est ? Hue ! dit le caporal.

On dévale, on roule. On va vers l’avant, on ne sait pas où. On ne sait rien, sinon que le ciel et la terre vont se confondre dans un même abîme.

On sort de la tranchée déjà noircie comme un volcan éteint, et on se trouve sur la plaine dans le crépuscule nu.

De grands nuages gris, pleins d’eau, pendent du ciel. La plaine est grise, pâlement éclairée, avec de l’herbe bourbeuse et des balafres d’eau. De place à autre, des arbres dépouillés ne montrent plus que des espèces de membres et des contorsions.

On ne voit pas loin autour de soi, dans la fumée humide. D’ailleurs, on ne regarde que par terre, la vase où l’on glisse.

— Mince de bouillasse !

À travers champs, on pétrit et on écrase une pâte à consistance visqueuse qui s’étale et reflue sans cesse devant les pas.

— D’la crème au chocolat… D’la crème au moka !

Sur les parties empierrées – les ex-routes effacées, devenues stériles comme les champs – la troupe en marche broie, à travers une couche gluante, le silex qui se désagrège et crisse sous les semelles ferrées.

— Tu dirais que tu marches sur du pain grillé avec du beurre dessus !

Parfois, sur la pente d’une butte, c’est de l’épaisse