Page:Barbusse - Le Feu : journal d’une escouade.djvu/36

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qui forment le front de l’armée, il faut compter mille kilomètres de lignes creuses : tranchées, boyaux, sapes. Et l’armée française a dix armées. Il y a donc, du côté français, environ dix mille kilomètres de tranchées et autant du côté allemand… Et le front français n’est à peu près que la huitième partie du front de la guerre sur la surface du monde.

Ainsi parle Cocon, qui conclut en s’adressant à son voisin :

— Dans tout ça, tu vois ce qu’on est, nous autres…

Le pauvre Barque — face anémique d’enfant des faubourgs que souligne un bouc de poils roux, et que ponctue, comme une apostrophe, sa mèche de cheveux — baisse la tête :

— C’est vrai, quand on y pense, qu’un soldat — ou même plusieurs soldats — ce n’est rien, c’est moins que rien dans la multitude, et alors on se trouve tout perdu, noyé, comme quelques gouttes de sang qu’on est, parmi ce déluge d’hommes et de choses.

Barque soupire et se tait — et, à la faveur de l’arrêt de ce colloque, on entend résonner un morceau d’histoire racontée à demi-voix :

— Il était v’nu avec deux chevaux. Pssiii… un obus. I n’lui reste plus qu’un chevau…

— On s’embête, dit Volpatte.

— On tient ! ronchonne Barque.

— Faut bien, dit Paradis.

— Pourquoi ? interroge Marthereau, sans conviction.

— Y a pas besoin d’raison, pis qu’il le faut.

— Y a pas d’raison, affirme Lamuse.

— Si, y en a, dit Cocon. C’est… Y en a plusieurs, plutôt.

— La ferme ! C’est bien mieux qu’y en aye pas, pis qu’i’ faut t’nir.

— Tout d’même, fait sourdement Blaire, qui ne perd jamais une occasion de réciter cette phrase, tout d’même, i’s veul’nt not’ peau !