Page:Barbusse - Le Feu : journal d’une escouade.djvu/370

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— Tout de même, qu’est-ce que nous sommes depuis deux ans ? De pauvres malheureux incroyables, mais aussi des sauvages, des brutes, des bandits, des salauds.

— Pire que ça ! mâcha celui qui ne savait employer que cette expression.

— Oui, je l’avoue !

Dans la trêve désolée de cette matinée, ces hommes qui avaient été tenaillés par la fatigue, fouettés par la pluie, bouleversés par toute une nuit de tonnerre, ces rescapés des volcans et de l’inondation entrevoyaient à quel point la guerre, aussi hideuse au moral qu’au physique, non seulement viole le bon sens, avilit les grandes idées, commande tous les crimes – mais ils se rappelaient combien elle avait développé en eux et autour d’eux tous les mauvais instincts sans en excepter un seul : la méchanceté jusqu’au sadisme, l’égoïsme jusqu’à la férocité, le besoin de jouir jusqu’à la folie.

Ils se figurent tout cela devant leurs yeux comme tout à l’heure ils se sont figuré confusément leur misère. Ils sont bondés d’une malédiction qui essaye de se livrer passage et d’éclore en paroles. Ils en geignent ; ils en vagissent. On dirait qu’ils font effort pour sortir de l’erreur et de l’ignorance qui les souillent autant que la boue, et qu’ils veulent enfin savoir pourquoi ils sont châtiés.

— Alors quoi ? clame l’un.

— Quoi ? répète l’autre, plus grandement encore.

Le vent fait trembler aux yeux l’étendue inondée et, s’acharnant sur ces masses humaines, couchées ou à genoux, fixes comme des dalles et des stèles, leur arrache des frissons.

— Il n’y aura plus d’guerre, gronde un soldat, quand il n’y aura plus d’Allemagne.

— C’est pas ça qu’il faut dire ! crie un autre. C’est pas