Page:Barbusse - Le Feu : journal d’une escouade.djvu/60

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l’écorce jaune recouvrant les genoux. Les têtes sont hâves, charbonneuses, les yeux grandis et fiévreux. La poussière et la saleté ajoutent des rides aux figures.

Au milieu de ces soldats qui reviennent des bas-fonds épouvantables, c’est un vacarme assourdissant. Ils parlent tous à la fois, très fort, en gesticulant, rient et chantent.

Et l’on croirait, à les voir, que c’est une foule en fête qui se répand sur la route !


Voici la deuxième section, avec son grand sous-lieutenant dont la capote est serrée et sanglée autour du corps raidi comme un parapluie roulé. Je joue des coudes tout en suivant la marche, jusqu’à l’escouade de Marchal, la plus éprouvée : sur onze compagnons qu’ils étaient et qui ne s’étaient jamais quittés depuis un an et demi, il ne reste que trois hommes avec le caporal Marchal.

Celui-ci me voit. Il a une exclamation joyeuse, un sourire épanoui ; il lâche sa bretelle de fusil et me tend les mains, à l’une desquelles pend sa canne des tranchées.

— Eh, vieux frère, ça va toujours ? Qu’est-ce que tu deviens ?

Je détourne la tête et, presque à voix basse :

— Alors, mon pauvre vieux, ça c’est mal passé…

Il s’assombrit subitement, prend un air grave.

— Eh oui, mon pauv’ vieux, que veux-tu, ça a été affreux, cette fois-ci… Barbier a été tué.

— On le disait… Barbier !

— C’est samedi, à onze heures du soir. Il avait le dessus du dos enlevé par l’obus, dit Marchal, et comme coupé par un rasoir. Besse a eu un morceau d’obus qui lui a traversé le ventre et l’estomac. Barthélemy et Baubex ont été atteints à la tête et au cou. On a passé la nuit à cavaler au galop dans la tranchée, d’un sens à l’autre, pour éviter les rafales. Le petit Godefroy, tu le connais ? le milieu du corps emporté ; il s’est vidé de sang sur place, en un instant, comme un baquet qu’on renverse :