Page:Barbusse - Le Feu : journal d’une escouade.djvu/62

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première ligne, boire du vin, je dirais : « ils sont tous ivres. »

J’avise un des rescapés qui chantonne en cadençant le pas d’un air dégagé, comme les hussards de la chanson : c’est Vanderborn, le tambour.

— Eh bien quoi, Vanderborn, comme tu as l’air content !

Vanderborn, qui est calme d’ordinaire, me crie :

— C’est pas encore pour cette fois, tu vois : me v’là !

Et, avec un grand geste de fou, il m’envoie une bourrade sur l’épaule.

Je comprends…

Si ces hommes sont heureux, malgré tout, au sortir de l’enfer, c’est que, justement, ils en sortent. Ils reviennent, ils sont sauvés. Une fois de plus, la mort, qui était là, les a épargnés. Le tour de service fait que chaque compagnie est en avant toutes les six semaines ! Six semaines ! Les soldats de la guerre ont, pour les grandes et les petites choses, une philosophie d’enfant : ils ne regardent jamais loin ni autour d’eux, ni devant eux. Ils pensent à peu près au jour le jour. Aujourd’hui, chacun de ceux-là est sûr de vivre encore un bout de temps.

C’est pourquoi, malgré la fatigue qui les écrase, et la boucherie toute fraîche dont ils sont éclaboussés encore, et leurs frères arrachés tout autour de chacun d’eux, malgré tout, malgré eux, ils sont dans la fête de survivre, ils jouissent de la gloire infinie d’être debout.