Page:Barbusse - Le Feu : journal d’une escouade.djvu/82

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— N’vous en faites pas, j’vous dis. Tenez, vous allez voir. Eh, Lamuse, mon vieux coco, aide-moi.

On dispose la vieille porte sur deux tonneaux, sous l’œil mécontent de la virago.

— Avec un petit nettoyage, dis-je, ce sera parfait.

— Eh oui, maman, un bon coup d’balai nous servira de nappe.

Elle ne sait trop que dire ; elle nous regarde haineusement.

— Y a qu’deux escabeaux, et combien vous êtes ?

— Une douzaine, à peu près.

— Une douzaine, Jésus Maria !

— Qu’est-ce que ça fait, ça ira bien, attendu qu’y a une planche ici là : c’est un banc tout trouvé. Pas, Lamuse ?…

— Nature ! dit Lamuse.

— C’te planche-là, fait la femme, j’y tiens. Des soldats qui étaient avant vous ont déjà essayé de m’la prendre.

— Mais nous, on n’est pas des voleurs, insinue Lamuse, avec modération pour ne pas irriter la créature qui dispose de notre bien-être.

— J’dis pas, mais vous savez, les soldats, i’s abîment tout. Ah quelle misère que c’te guerre !

— Alors comme ça, combien ça s’ra, la location de la table et aussi pour faire chauffer quelque chose sur le fourneau ?

— Ça s’ra vingt sous par jour, articula l’hôtesse avec contrainte, comme si on lui extorquait cette somme.

— C’est cher, dit Lamuse.

— C’est c’que donnaient les autres qui étaient ici, et même i’s étaient bien gentils, ces messieurs, et on profitait de leur manger. J’sais bien que pour les soldats c’est pas difficile. Si vous trouvez qu’c’est trop cher, j’suis pas en peine d’trouver d’autres clients pour c’te chambre et c’te table et l’fourneau, et qui seront pas douze. I’ va en v’nir tout le temps et qui paieraient même plus cher encore si on voulait. Douze !…