Page:Barine - Névrosés : Hoffmann, Quincey, Edgar Poe, G. de Nerval.djvu/348

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chisseuse ? — Oh ! dit Gérard, cette chemise a l’air en mauvais état. Eh bien ! la blanchisseuse me respecte beaucoup à cause de cette chemise… Elle est en toile… J’aurais une douzaine de chemises en calicot neuf qu’on n’aurait pas les mêmes égards pour moi[1]… »

Il avait loué un logis à Montmartre pour fuir les importuns, mais il n’y habitait pas plus que dans les mansardes de l’intérieur de Paris où les souris grignotaient en paix ses bibelots. Son agitation avait encore augmenté. Il lui arrivait de passer trois jours et trois nuits de suite aux Halles, dormant sur les détritus de légumes et ne sortant que lorsqu’il ne lui restait plus un sou. Toutes les fois qu’il touchait de l’argent, il faisait une de ces expéditions. Il n’avait pas de repos qu’il n’eût tout dépensé, et les Halles lui étaient commodes pour vider ses poches. Il s’y approvisionnait de cadeaux qu’il allait déposer aux portes de ses amis. L’un recevait une couronne de fleurs, l’autre une perruche, un troisième un homard vivant, un quatrième voyait arriver Gérard de Nerval en personne, qui venait, le gousset vide, lui emprunter vingt francs en attendant la prochaine échéance.

Il était incapable, comme Thomas de Quincey, de l’opération financière la plus simple. Un jour qu’un libraire s’était acquitté envers lui en billets, il se prit à songer qu’il ne saurait jamais se les faire payer. Son visage soucieux s’éclaira tout à coup d’un sourire : « Je sais, dit-il à Champfleury, un moyen certain d’être payé. Je connais un fort de la halle, un homme de six pieds et quelque chose, qui a les épaules carrées et l’air farouche. Je vais lui donner le billet,… je suis

  1. Grandes figures, etc.