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L’APPEL AU SOLDAT

attentives gardent toujours quelque chose de sûr, son regard maintenant semble prendre moins fortement les objets. L’homme puissant, c’est celui dont le regard transforme un problème psychique en une réalité tangible, le soulève, le tourne hardiment en tous sens. Il s’agissait aujourd’hui de départager la plus grave querelle de principe : le boulangisme cherchera-t-il une agitation révolutionnaire, ou bien se confondra-t-il avec quelques idées maîtresses ? Boulanger s’esquive par une simple audace de joueur, disant : « Nous avons perdu la partie législative, eh bien, risquons maintenant la municipale. » Quant aux lieutenants, honorables élus, ou agitateurs qui veulent devenir d’honorables élus, ils se félicitent, les uns comme les autres, car le chef n’a pas approuvé leurs contradicteurs.

Ils ignorent donc qu’au-dessus d’eux Boulanger, dans cette minute, rejoint leur rivale à tous ? Déjà, une première fois, quand la séance fut suspendue, le Général a passé une demi-heure avec Mme de Bonnemains, et maintenant qu’il remonte dans son appartement et que, jusqu’au dîner, il reçoit en audience privée, successivement, ses amis, la porte de son cabinet demeure ouverte sur une chambre d’où, invisible, elle écoute l’entretien. La plupart des femmes excellent à juger ; elles discernent sinon l’aptitude particulière, du moins la sincérité générale, avec un sens aigu, presque divinatoire. Sans doute, par ce stratagème équivoque, celle-ci sert son ami, se met à même de le conseiller, mais surtout elle se prête à l’exigence d’une passion, chaque jour grandissante, où ce soldat malheureux assouvit des besoins sentimentaux que laisse à peu près sans em-