Page:Barrès - La Colline inspirée, 1913.djvu/351

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d’un monde. Conçoit-il que son âme a été formée, il y a des siècles, et qu’elle baigne dans un mystique passé, qu’elle fleurit à la surface du vieux marais gaulois à demi desséché ? Qu’il le sache ou qu’il l’ignore, c’est un fait qui le commande. Son orgueil n’est si solide, son être ne se durcit au passage des Oblats, il ne les sent comme des étrangers sur la colline que parce qu’il les tient pour des Romains et que, lui, il y a des années, avant que saint Gérard y installât la Vierge, il était déjà là-haut avec Rosmertha.

De là-haut, les Oblats le regardent toujours. Ils ne peuvent pas deviner ses pensées et ils ne peuvent pas davantage détacher de lui leur regard. C’est, dans cette nuit de la montagne, le ver luisant qui brille sans laisser voir sa forme. Mais le père Aubry rompt le silence :

— Tant qu’il fait jour, la terre est aux vivants ; le soir venu, elle appartient aux âmes défuntes. Léopold Baillard se promène la nuit, parce qu’il est un mort.

— C’est surtout un vieux fou, ce me semble, dit un des pères nouvellement installés. Vous l’avez fait mettre en prison, jadis. Entre nous, un asile d’aliéné lui aurait mieux convenu.