Page:Barthe - Drames de la vie réelle, 1896.djvu/55

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tation. C’est aujourd’hui le Carré Royal alors dénudé, actuellement tout, planté d’arbre depuis 1857 et les année suivantes par les soins du maire d’alors (dont nous laissons au lecteur à deviner le nom) au point que c’est actuellement une véritable forêt en pleine ville faisant les délices des Sorelois et l’admiration des étrangers.

Il y avait foule et grande animation, lorsque le curé arriva à l’endroit où se tenait le poll.

Nous ne l’avons pas encore constaté ; notre curé était un homme de belle et grande stature, très distingué de manières, bien que plébéien, la distinction des manières chez certains hommes étant innée, n’en déplaise aux croyants en la noblesse privilégiée ; il était admiré pour son savoir et respecté de tous les citoyens, catholiques et protestants. Il avait aussi le titre de grand vicaire, en sorte que les protestants le considéraient presque comme un prince de l’église catholique, et les titres sont toujours et pour tous, on le sait, imposants.

Dès son arrivée, on fit silence et tous se découvrirent, le vieillard ayant prêché d’exemple.

— Mes enfants, dit-il, en s’adressant aux catholiques présents, en face du terrible malheur que vous savez, je vous demande du calme. Pour éviter de lamentables complications, je vous prie de vous rendre à l’église de suite et nous prierons Dieu ensemble. Et s’adressant aux protestants en leur langue : Au nom de Dieu, que nous adorons tous, chacun suivant notre méthode, dit-il, je vous supplie de clore cette élection et de vous rendre chez le Rév. M. A…… votre ministre, que je vais voir aussitôt, et qui, j’en suis sûr, m’aidera à calmer les esprits et vous induira, comme je vais le faire auprès de mes coreligionnaires, à clore cette élection.

Ces sages conseils, exposés avec plus d’éloquence que nous venons de le faire, furent si bien compris, que protestants comme catholiques y obtempérèrent, pour ainsi dire, spontanément, sans mot dire…… si ce n’est le père Antoine, qui s’écria :

— Oui ! oui ! M. le Curé !… Je n’ai pas voté… je ne voterai pas… non, jamais… je ne voterai… c’est m……t les élections…… on se bat à coup de poings et pi on se tue à coup de pistolet…… Pauvre M. Marcoux…… Des larmes abondantes coulaient encore, comme toujours, des yeux et de l’appareil nasal alias la roupie de ce badeau accompli.

La demeure du ministre protestant (parsonage) était juste en face de la Place d’Armes (Carré Royal où on la voit encore aujourd’hui), au milieu de laquelle se tenait le poll en sorte qu’en moins de temps que nous n’en employons pour écrire ce qui précède, le brave curé avait conféré avec le ministre protestant très instruit, philosophe en toute chose et ne dédaignant pas les biens de ce monde en attendant le bonheur, éternel, ; lequel abonda dans le sens du curé.

Le poll fut clos, les catholiques se rendant à l’église pour prier, les protestants restant avec leur ministre et conférant avec ce bon sens et ce sang-froid inhérent à la race anglaise qui ne lui font jamais défaut dans la bonne comme dans la mauvaise fortune.

On dormit peu ou point, cette nuit-là, au presbytère, à l’exception toutefois du père Antoine ; ses visites fréquentés à l’auberge du père G., pour calmer ses nerfs, avaient eu pour effet de le faire dormir d’un sommeil de plomb. Il n’en fut point ainsi des pauvres femmes et surtout de Julie. Elle se leva le matin, les paupières rougies, un large cercle bleuâtre se dessinant autour. Les prunelles étaient étrangement dilatées.