Page:Bataille - Théâtre complet, Tome 8, 1922.djvu/80

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douze ans… c’est beaucoup !… je te tenais le bras, dans un couloir de l’Opéra-Comique… il y avait une glace au fond, et tu nous regardais avancer tous les deux dans la glace, en marchant. Je t’arrivais à la taille, et toi, tu levais la tête. Tu jugeais la situation. Alors, instinctivement, moi, je me baissais un peu, pour me rapetisser. On sent très bien le danger quand on est gosse ! Tu m’as lâché le bras, tu t’es recoiffée, mais je n’ai pas oublié ton regard posé sur moi… dur, sec, presque méchant…


LIANE.

Je ne sais vraiment pas ce que tu vas imaginer et rechercher, Maurice ! Il faut tenir compte qu’à ce moment-là j’étais une femme extrêmement libre, ayant besoin de sa liberté, de sa jeunesse, et aussi de sa coquetterie…


MAURICE.

Voyons, maman, c’est trop naturel, c’est tout simple. Mais, tu me demandes de parler, alors je te dis qu’il y a dix ans que je comprends la situation à fond… mais que mon silence n’est pas aussi… borné… que tu crois !… Je ne suis pas un échantillon bien rare, va !… Nous sommes beaucoup, dans la vie de Paris, qui nous ressemblons. Dans les bars, dans les endroits où l’on traînasse, nous sommes beaucoup qui avons une mère dont il ne fallait troubler ni la vie, ni le luxe, ni la beauté, à aucun prix. Nous avons vécu loin d’elle parce que c’était forcé, et ça ne demande même pas d’explication… On monte chez elle, le dimanche matin… ou, par-ci par-là, à minuit, entre deux portes… Nous devons vivre dans votre ombre… nous devons respecter cette beauté et cette vie qui nous est fermée. Ah ! oui, nous sommes plus d’un, et nous nous connaissons aussi, nous