Page:Bataille - Théâtre complet, Tome 9, 1922.djvu/126

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HERNERT.

Oui, n’est-ce pas ? L’idée est devant nous. Elle éclaire le monde entier dans sa marche. Les flambeaux sont là qui précèdent. Dès qu’on s’est penché sur toutes les possibilités immenses de l’esprit, on voit que l’idée précède l’acte. Alors, que deviennent la terreur, l’amour, la douleur ? Des résidus, des déchets de l’âme en marche ou de la pensée universelle… On ne sent plus l’amputation qui vous est faite d’une partie de soi-même… Alors, de toute mon énergie, la mort que j’espérais, dont j’avais soif, je l’ai repoussée comme une formule insignifiante et je me suis précipité sur des livres. Les premiers qui me soient tombés sous la main ce furent les vôtres. Oh ! qu’ils sont beaux dans leur sécheresse et dans leur volonté aride. Votre dernier, Évolution et Matière, m’a empoigné comme un flot. De ce jour, je suis arrivé à vivre et à agir par des énergies immortelles… La fatalité qui a failli m’écraser n’est qu’un point de vue bien mesquin et, au-dessus de la fatalité, il y a la majestueuse liberté de la pensée… Je vous dois infiniment, Bouguet !… comme je dois ma vie et mon courage à la pure contemplation du ciel, un soir, sous le chêne d’un petit village. L’âme suprême a consolé mon âme d’homme.


BOUGUET, (avec une grande émotion.)

Comme c’est étrange que vous parliez ainsi… comme c’est curieux, cette confession aujourd’hui !… Et comme je suis ému… effrayé… Vous ne pouvez pas savoir non plus à quel point !…


HERNERT.

Pourquoi ?


BOUGUET, (lui saisissant tout à coup nerveusement le bras.)

Pourquoi ?… Parce que… j’ai cinquante-cinq