Page:Bataille - Théâtre complet, Tome 11, 1922.djvu/161

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Est-ce toi, ma petite Emerencia… Je te vois, je te vois ! (Il pleure.) Mon meilleur baiser !… Viens, que je frôle tes cheveux et ta gorge nue… Ah ! du réel à l’imaginaire, où est la mesure ?… Je savais bien que tout renaîtrait du livre dès que je l’ouvrirais… Voilà, je te caresse… je te touche.

(Une musique délicieuse se fait entendre. De la table, sur laquelle Don Juan est penché, a jailli une forme de femme nue et couchée. Elle s’allonge sur les feuillets du livre, éclairée par les flambeaux et par une lumière mystérieuse. Don Juan et elle sont visage à visage. Il lui sourit tristement en la caressant et promène les mains sur ce corps imaginaire. Elle lui passe les bras autour du cou.)


Scène XII


DON JUAN, LES APPARITIONS


DON JUAN.

Viens, petite… Ta bouche est restée aussi attirante. Ta forme est aussi pure… (Il se recule épouvanté.) Ah ! ça, mais suis-je ivre… ou suis-je fou ? Quel est ce cauchemar amoureux ?… Les voici… les revoici mes nuits de quinze ans… mes nuits de vingt ans… Ma vie, ma vie entière… toute fraîche et dansante… (Dans l’ombre, devenue plus mystérieuse et plus bleue, d’autres formes s’ébauchent.) Béatrix… Isabelle… Dolorès… Alicia… Teresina… Paula… D’où sortent-elles ? (Du puits monte une lumière dorée, et voici qu’une à une des femmes nues émergent, s’appuient à la margelle et pénètrent dans la salle. La nuit se peuple de fantômes.) Elles sortent du puits comme la vérité… et nues comme elle !… (Il contemple ce spectacle, cette récapitulation lumineuse, avec une terreur sacrée. Il roucoule vingt, trente noms