Page:Bataille - Théâtre complet, Tome 11, 1922.djvu/164

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(À nouveau, le répertoire funèbre retentit dans la nuit. À chaque nom qu’elle prononce, une à une, les femmes s’avancent. Elles se mettent sur deux rangs, en troupeau apeuré. Quand elle a appelé tous les noms et que le cortège est formé, elle tend le manuscrit à Don Juan qui s’en saisit. Puis elle rabat le capuchon, remet la flûte aux lèvres et se dirige vers la fenêtre bleue. Le troupeau s’efface avec la musique. La vision disparaît petit à petit.)


Scène XIII


DON JUAN, seul.

De la lumière !… J’étouffe… (Don Juan, seul, jette des bûches dans le feu et le feu éclaire la salle. Tout redevient plus clair.) Ah ! çà, qu’est-ce qui vient de se passer ? Mon cerveau a-t-il divagué tout haut ou bien l’Au-delà m’aurait-il entr’ouvert ses portes ?… Non ! j’ai rêvé. Le manuscrit est là, intact. En tout cas, qu’elle sorte du vin ou de l’enfer, la vision n’a pas menti… Mots pourris, petites vérités d’un jour, vous n’êtes plus que la caricature de ce qui fut vécu… En écrivant au jour le jour, j’avais cru calquer la vérité avec des mots exacts et je n’ai retenu que du néant ; moi seul je pourrais retrouver là-dedans de vagues fantômes écornés, mais les autres hommes, qu’y verront-ils ? Eh bien, que ma légende plus grande que moi-même s’en aille au caprice idiot du vent ! Advienne que voudra ! Je renonce à la concurrence. Lazare, Lazare, couche-toi ! Au trou ! Au trou ! (Il jette le manuscrit dans le puits.) C’est fait !… Et si je suivais ?… Oui, si mon corps suivait !… Oh ! l’attraction de l’abîme !… En finir tout à coup… quitter la scène insipide du monde où je n’ai plus rien à faire… Don Juan, Don Juan, tu n’es plus, toi-même, qu’un mot entre tous les mots !… Achève ton œuvre !… Profite d’un rêve