Page:Baudelaire - L'Art romantique 1869.djvu/181

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Le ridicule est plus tranchant
Que le fer de la guillotine.

Je sors de ce chemin de traverse où m’entraîne l’indignation, et je reviens au thème important. La sensibilité de cœur n’est pas absolument favorable au travail poétique. Une extrême sensibilité de cœur peut même nuire en ce cas. La sensibilité de l’imagination est d’une autre nature ; elle sait choisir, juger, comparer, fuir ceci, rechercher cela, rapidement, spontanément. C’est de cette sensibilité, qui s’appelle généralement le Goût, que nous tirons la puissance d’éviter le mal et de chercher le bien en matière poétique. Quant à l’honnêteté de cœur, une politesse vulgaire nous commande de supposer que tous les hommes, même les poëtes, la possèdent. Que le poëte croie ou ne croie pas qu’il soit nécessaire de donner à ses travaux le fondement d’une vie pure et correcte, cela ne relève que de son confesseur ou des tribunaux ; en quoi sa condition est absolument semblable à celle de tous ses concitoyens.

On voit que, dans les termes où j’ai posé la question, si nous limitons le sens du mot écrivain aux travaux qui ressortent de l’imagination, Théophile Gautier est l’écrivain par excellence ; parce qu’il est l’esclave de son devoir, parce qu’il obéit sans cesse aux nécessités de sa fonction, parce que le goût du Beau est pour lui un fatum, parce qu’il a fait de son devoir une idée fixe. Avec son lumineux bon sens (je parle du bon sens du