Page:Baudelaire - Petits poèmes en prose 1868.djvu/347

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.



III

LE SPECTRE DU BROCKEN


Par un beau dimanche de Pentecôte, montons sur le Brocken. Éblouissante aube sans nuages ! Cependant Avril parfois pousse ses dernières incursions dans la saison renouvelée, et l’arrose de ses capricieuses averses. Atteignons le sommet de la montagne ; une pareille matinée nous promet plus de chances pour voir le fameux Spectre du Brocken. Ce spectre a vécu si longtemps avec les sorciers païens, il a assisté à tant de noires idolâtries, que son cœur a peut-être été corrompu et sa foi ébranlée. Faites d’abord le signe de la croix, en manière d’épreuve, et regardez attentivement s’il consent à le répéter. En effet, il le répète ; mais le réseau des ondées qui s’avance trouble la forme des objets et lui donne l’air d’un homme qui n’accomplit son devoir qu’avec répugnance ou d’une manière évasive. Recommencez donc l’épreuve, « cueillez une de ces anémones qui s’appelaient autrefois fleurs de sorcier, et qui jouaient peut-être leur rôle dans ces rites horribles de la peur. Portez-la sur cette pierre qui imite la forme d’un autel païen ; agenouillez-vous et, levant votre main droite, dites : Notre père, qui êtes aux cieux !… moi, votre serviteur, et ce noir fantôme dont j’ai fait, ce jour de Pentecôte, mon serviteur