Page:Bazin - La Terre qui meurt, 1926.djvu/10

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sûre de durer. Sans le savoir, elle avait été aimée longtemps par ce valet de son père. Depuis un an, elle s’était secrètement engagée envers lui. Sous la coiffe de mousseline à fleurs, en forme de pyramide, qui est celle de Sallertaine, quand elle sortait de la messe, le dimanche, bien des fils de métayers, éleveurs de chevaux et de bœufs, la regardaient pour qu’elle les regardât. Elle ne faisait point attention à eux, s’étant promise à Jean Nesmy, un taciturne, un étranger, un pauvre, qui n’avait de place, d’autorité ou d’amitié que dans le cœur de cette petite. Déjà elle lui obéissait. À la maison, ils ne se disaient rien. Dehors, quand ils pouvaient se joindre, ils se parlaient, toujours en hâte, à cause de la surveillance des frères, et de Mathurin surtout, l’infirme, terriblement rôdeur et jaloux. Cette fois encore, il ne fallait pas qu’on les surprît. Jean Nesmy, sans s’arrêter aux inquiétudes de Marie-Rose, demanda donc rapidement :

— Avez-vous tout apporté ?

Elle céda, sans insister davantage.

— Oui, dit-elle.

Et, fouillant dans la poche de sa robe, elle tira une bouteille de vin et une tranche de gros pain. Puis elle tendit les deux objets, avec un sourire dont tout son visage, dans la nuit grise, fut éclairé.

— Voilà, mon Jean ! fit-elle. J’ai eu du mal : Lionore est toujours à me guetter, et Mathurin me suit partout.

Sa voix chantait, comme si elle eût dit : « Je t’aime. » Elle ajouta :

— Quand reviendrez-vous ?

— Au petit jour, par le verger clos.

En parlant, le jeune gars avait soulevé sa blouse, et ouvert une musette de toile rapportée du régiment et pendue à son cou. Il y plaça le vin et le pain. Occupé de ce détail, l’esprit concentré sur la chose du moment, il ne vit pas Rousille qui écoutait, penchée, une rumeur venue de la ferme. Quand il eut boutonné les deux boutons de la musette, la jeune fille écoutait encore.

— Que vais-je répondre, dit-elle gravement, si le père demande après vous, tout à l’heure ? Le voilà qui pousse la porte de la grange.

Jean Nesmy toucha de la main son feutre sans galon