Page:Bazin - La Terre qui meurt, 1926.djvu/103

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regardant. Sur ses joues, dans les rides creusées par la souffrance, les larmes coulaient. Il voulait tout savoir, et il interrogea :

— A-t-il parlé de moi ?

— Non.

— A-t-il parlé de la Fromentière ?

— Non.

— A-t-il dit au moins où il allait ?

— Il n’a voulu ni s’asseoir, ni rester ; il nous a embrassés tous deux. Mais les mots ne lui venaient guère, pas plus qu’à nous. François lui a demandé : « Où que tu vas, mon Driot ? » Il a répondu : « À Buenos-Ayres d’Amérique, je vas tâcher de faire fortune… Quand je serai riche, vous entendrez tous parler de moi. Adieu, Lionore ! adieu, François ! » Et il est parti.

— Parti, répéta Lumineau, parti, mon dernier !

Éléonore s’attendrissait par contagion. Ses yeux se mouillaient aux coins, mais ils se tournaient vers la rue, tandis que le père fermait les siens.

— Père, dit-elle, il faudrait venir avec moi dans la cuisine. Voilà que François va rentrer. S’il ne trouve pas son dîner prêt, vous comprenez : il n’est pas toujours commode…

Elle pénétra dans la seconde pièce, où son père la suivit. Ce n’était qu’un réduit, tout sombre même en plein jour, dont la fenêtre donnait sur une cour étroite et enveloppée de constructions. Un fourneau de fonte, en ce moment allumé, trois chaises et une table l’encombraient presque. Le métayer prit une chaise, et s’assit entre la fenêtre et la porte demeurée ouverte, de manière à voir François, quand François traverserait la salle du café. Éléonore se mit à cuisiner, à dresser deux couverts sur la petite table, affairée, courant d’un appartement à l’autre pour trouver le peu qu’il fallait, n’avançant guère en besogne. Toussaint Lumineau se taisait. Elle se croyait obligée de soupirer, quand elle passait devant lui, et de dire :

— Ça n’est pas de chance pour vous ! Non, et la Fromentière doit être triste, à présent ! Pauvre père, tout de même !

Lui l’écoutait, et recueillait ces mots vides comme des paroles de pitié.