Page:Bazin - La Terre qui meurt, 1926.djvu/109

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traversant la place, formait une longue colonne, grise aussi dans la brume.

Les voici qui arrivent. Les premiers rangs s’engagent déjà entre les futailles et les piles de sacs entassés sur les quais. Ils piétinent dans la boue, et se hâtent pour occuper les meilleurs coins de l’entrepont. D’autres suivent, hommes, femmes, enfants, jeunes et vieux confondus. On devine à peine leur âge. Ils ont les mêmes yeux tristes. Ils se ressemblent tous, comme les larmes. Ils ont mis, pour le voyage, leurs plus mauvais vêtements, vestons informes, tricots, manteaux troués, mouchoirs bridant les cheveux, jupes de laine rapiécées, compagnons qui ont travaillé et souffert avec eux. Ils frôlent André Lumineau, immobile sur la balle de laine, et ne prennent pas garde à lui. Entre eux ils ne parlent point, mais, dans leur procession hâtive, les familles groupées font des îles : les mères tiennent les enfants par la main et les abritent du vent ; les pères, de leurs coudes écartés, les protègent contre la poussée. Tous portent quelque chose, un paquet de hardes, un pain, une poche fermée avec une ficelle. Et tous ont le même geste au même endroit du chemin. Quand ils débouchent des rues, là-bas, ils se dressent et se haussent un peu, toujours du même côté, vers les plaines de l’Escaut, vers les brumes plus claires qui indiquent dans le ciel la place du soleil déclinant ; ils fixent, comme si c’était le leur, le petit clocher d’horizon qui se lève des terres invisibles. Puis ils tournent dans les docks ; ils découvrent le paquebot qui fume, les treuils qui roulent, le pont déjà noir d’émigrants. Alors, ils faiblissent. Ils ont peur. Plusieurs voudraient revenir en arrière. Mais tout est bien fini. L’heure est venue. Le billet de passage tremble au bout de leurs doigts. Les âmes seules retournent au pays, à la misère qu’on avait maudite et qu’on regrette, aux chambres désertées, aux faubourgs, aux usines, aux collines sans nom qu’on appelait « chez nous ». Et pâles, les pauvres gens se laissent pousser par le flot, et s’embarquent.

André Lumineau les regarda longtemps sans se joindre à eux. Il cherchait un visage de Français. N’en trouvant pas, il se colla dans le rang, au hasard. Il portait, par la poignée, sa caisse noire qui dormait, voilà cinq jours, dans le grenier de la Fromentière. Il avait sur