Page:Bazin - La Terre qui meurt, 1926.djvu/116

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— C’est que, depuis quarante ans, je n’ai jamais dépassé la ville de Challans… Je ne comptais plus voyager… Où est-il, le pays de Jean Nesmy ?

Le visage épanoui, à cause des souvenirs qui lui venaient, Rousille toucha trois fois, du bout du doigt, la robe noire de la Michelonne.

— Ici, dit-elle, la ferme de Nouzillac, où il travaille ; là une paroisse qui a nom la Flocellière, et là les Châtelliers, où il y a le Château, la maison de chez lui.

— Je ne connais pas ces noms-là, mignonne ?

— Des collines, il y en a partout, des petites, des grandes, et beaucoup d’arbres. Quand le vent souffle de Saint-Michel, il pleut sans jamais manquer. Pouzauges n’est pas très loin.

— J’ai entendu parler de Saint-Michel et de Pouzauges, dans ma petite enfance, par des Boquins qui venaient chez nous chercher de la cendre. Et quand faut-il partir ?

Rousille répondit, en baissant ses yeux doux :

— Mon père est bien pressé : il a dit que le plus tôt serait le mieux.

— Seigneur Dieu ! je ne peux pourtant pas ce soir ? Regarde tout de même l’horloge, Véronique, toi qui vois clair.

La cadette se leva, trottina jusqu’au pied de la haute boîte qui se dressait entre les lits, et, déchiffrant péniblement l’heure, sur le cadran de cuivre :

— Trop tard, ma sœur ; le dernier tramway pour Challans vient de passer.

— Alors, dit Adélaïde, je me mettrai en route demain matin… J’ai de bonnes jambes pour aller jusqu’aux Quatre-Moulins, et une bonne langue pour demander ensuite mon chemin aux employés de Challans… J’irai… Tout le temps du voyage je penserai à toi, Rousille, et quand je verrai la mère Nesmy, — tu vas me trouver orgueilleuse, — je ne serai guère embarrassée… Je lui parlerai de toi… Ah ! oui, j’en dirai long… Pourquoi te lèves-tu, petite ?

— Pour rentrer, tante Michelonne !

Les vieilles Michelonne se mirent à rire, et répliquèrent en se hâtant, l’une après l’autre, chacune jetant sa phrase :