Page:Bazin - La Terre qui meurt, 1926.djvu/127

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


des yeux la barque qui s’en allait, et, par degrés, rentrait dans la nuit. Le bruit des ningles touchant l’eau décrut ; les frissons du sillage s’effacèrent ; dans les brumes rapidement épaissies, on vit diminuer la blancheur du drap. Puis on ne vit plus qu’une lueur sans foyer, le halo faible des lanternes au-dessus des prés. Et bientôt rien ne sortit plus de l’ombre où s’enfonçait la yole.

« Pauvre grand Lumineau, le plus beau fils de chez nous ! »

Dans le lointain du Marais, où déjà la pitié des hommes ne l’accompagnait plus, le père pleurait en regardant au-dessous de lui ; il pleurait aussi quand il relevait la tête, et qu’il apercevait, attentifs a manier leur ningle, les deux beaux jeunes gars, fidèles à leur métairie, et qui yolaient à l’avant.




XVII

LE RENOUVEAU


La seconde semaine d’avril fut d’une extrême douceur dans tout le Marais de Vendée, et le printemps s’annonça. C’était le premier, celui de l’épine noire et des saules. Ils n’étaient pas encore fleuris, mais en boutons. Et les bourgeons, avant les fleurs, ont un parfum. Il flottait sur la campagne. Toute la mousse, dans les prés bas d’où l’eau s’était retirée, levait ses pyramides à ailettes entre les brins nouveaux de l’herbe. Le vanneau faisait son nid. Les chevaux, qu’on remettait dans les pâturages, galopaient au soleil sur les berges raffermies. Les mares étaient bleues, comme les nuages étaient blancs, parce que l’heure joyeuse avait sonné.

Une après-midi de cette semaine où le monde renaissait, Toussaint Lumineau, à la barrière de son chemin, attendait le retour de l’aînée des Michelonne,