Page:Bazin - La Terre qui meurt, 1926.djvu/20

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Il s’arrêta.

— C’est toi, Rousille ? Tu te couches ?

— Non, je vous ai attendu. Je voulais vous dire quelque chose…

Ils étaient séparés par toute la longueur de la chambre. Ils ne se voyaient pas.

— Puisque François ne peut pas vous donner son argent, j’ai pensé que je vous donnerais le mien.

Le métayer répondit durement :

— Tu n’as donc pas peur que je ne te le rende pas ?

La voix jeune, comme découragée par l’accueil et arrêtée dans l’élan, reprit en balbutiant :

— J’irai demain le chercher… Il est chez le neveu de la Michelonne… j’irai, pour sûr, et après demain vous l’aurez.




II

LE VERGER CLOS


Toussaint Lumineau et le valet furent bientôt dans le réduit encombré de barriques vides, de paniers, de pelles et de pioches, qui avait servi de chambre, depuis longtemps, aux domestiques de la Fromentière. Le maître s’assit sur le coin du lit, tout au fond. Son expression n’avait pas changé. C’était la même physionomie, paternelle et digne, où se mêlaient le regret de se séparer d’un bon serviteur, et l’énergique résolution de ne point souffrir une atteinte à son autorité, une injure à son rang. Il s’accouda sur une vieille futaille, encore marquée de coulures de suif, et où le soir Jean Nesmy posait sa chandelle. Sa tête se releva, lentement, dans le jour qui venait par la porte ouverte, et il parla enfin au jeune homme qui avait quitté son chapeau, et demeurait debout dans le milieu de la petite pièce.

— Je t’avais gagé pour quarante pistoles, dit-il. Tu as reçu ton dû à la Saint-Jean. Combien reste-t-il à te payer aujourd’hui ?