Page:Bazin - La Terre qui meurt, 1926.djvu/24

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l’accueil de la mère qui allait le voir entrer, toute transie. À chaque pas il s’arrachait aussi à quelque chose qu’il aimait, parce qu’il avait vécu trois ans dans cette Fromentière. L’âme était lourde de souvenirs, et il allait lentement, ne regardant rien, et voyant tout. Les arbres qu’il frôlait, il les avait émondés de sa serpe ou battus de son fouet ; les terres, il les avait labourées et moissonnées ; les jachères, il savait en quoi elles seraient ensemencées demain.

Lorsqu’il fut en arrière de la ferme, sur le renflement de la route où étaient jadis quatre moulins qui ne sont plus que deux, il osa se retourner pour souffrir un peu plus. Il considéra la plaine du Marais, inondée de lumière, où les roseaux séchés par l’automne mettaient un cercle d’or autour des prés ; quelques métairies reconnaissables à leur panache de peupliers, îles habitées de ce désert, où il laissait des amis et de bonnes heures dont on se souvient dans la peine ; il parcourut du regard les maisons pressées de Sallertaine, et l’église qui les domine, paroisse des dimanches finis ; puis il arrêta son âme sur la Fromentière, comme plane un oiseau, les ailes grandes. De la hauteur où il était, il apercevait les moindres détails de la métairie. Une à une il compta les fenêtres, il compta les portes et les virettes, et les traînes autour des champs, où le soir, depuis deux ans surtout, il ne manquait guère de chanter en ramenant ses bœufs. Quand il revit le verger clos, tout au loin, large comme une cosse de pois, il se détourna vite. Et son pied heurta, sur la route, une bête toisonnée, qui s’était couchée là, silencieusement.

— C’est toi, Bas-Rouge ? dit le valet. Mon pauvre chien, tu ne peux pas me suivre où je vais.

En marchant, il passait la main sur le front du chien, entre les deux oreilles, à l’endroit que Rousille aimait à caresser. Après vingt pas, il dit encore :

— Faut t’en aller, Bas-Rouge : je ne suis plus d’avec vous !

Bas-Rouge fit encore une petite trotte auprès du valet. Mais, quand il arriva à la dernière haie de la Fromentière, il s’arrêta, en effet, et revint seul.