Page:Bazin - La Terre qui meurt, 1926.djvu/54

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Victoire Guérineau se mit à rire avec les autres, et reprit :

— Vous n’y êtes pas : il vient pour Félicité Gauvrit !

— Oh ! oh ! dirent toutes celles des premiers rangs… vous êtes méchante… Si elle vous entendait !

Et plusieurs se détournèrent vers le perron des Michelonne, près duquel se trouvait, au milieu d’un petit rassemblement, l’ancienne fiancée de Mathurin Lumineau. Mais presque aussitôt une rumeur courut :

— Le voilà ! Le pauvre ! comme il a du mal à se porter !

En effet, sous l’ogive badigeonnée, dans l’encadrement de la porte basse ouverte à un seul battant, un être difforme s’agitait. Serré entre le mur et le montant de bois, il luttait, pour se couler par ce chemin trop étroit. Une de ses mains, soulevant une béquille, s’accrochait à une des colonnettes de la façade, et tâchait d’attirer le corps. Une épaule seule passait, avec la tête rejetée un peu en arrière, la tête souffrante qui disait la violence de l’effort et la puissance d’une volonté qui ne cédait jamais. Mathurin Lumineau paraissait étouffer. Il ne regardait personne dans cette multitude dont il était le point de mire. Son regard, un peu au-dessus des filles de Sallertaine, là-bas, fixait le clair du ciel avec une expression d’angoisse qui agissait sur la foule. Les conversations s’interrompaient. Des voix commençaient à murmurer :

— Secourez-le donc ! il étouffe !

Quelques hommes firent un mouvement pour se rapprocher de l’infirme et l’aider. En ce moment même, dans l’ombre de l’église, invisible, le vieux père demandait :

— Veux-tu que je t’emporte, Mathurin ? Ça ne passe pas : veux-tu ?

Et l’autre répondait tout bas, avec un accent d’énergie terrible que personne dehors ne pouvait saisir :

— Ne me touchez pas ! Boudre ! ne me touchez pas ! Je sortirai seul !

Enfin, le buste énorme se dégagea, et fut projeté en avant. L’homme eut de la peine à éviter une chute et à reprendre son aplomb. Quand il put s’arrêter, il caressa sa barbe fauve, et remit son chapeau que la secousse