Page:Bazin - La Terre qui meurt, 1926.djvu/65

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— N’est-ce pas ? D’autant plus qu’on ne me voit pas souvent dans vos quartiers.

Elle détourna la tête vers les fenêtres de la Fromentière, les étables, les meules de foin, soupira, et dit, presque aussitôt, d’un ton enjoué :

— Vous veillerez bien un de ces soirs avec nous, André ? Les Maraîchines vous espèrent.

Il y eut des signes d’approbation, à sa droite et à sa gauche.

— Peut-être, fit André. Il y a si longtemps que je n’ai dansé à Sallertaine : l’envie peut m’en reprendre.

Elle le remercia d’un petit clignement d’yeux. Alors seulement elle eut l’air de remarquer Mathurin Lumineau, qui la regardait, lui, avec tant de passion et de douleur mêlées. Elle prit, pour lui parler, une expression de pitié et de gêne aussi, qui n’était pas toute feinte :

— Ce que je dis à l’un, vous comprenez, Mathurin, je le dis à toute la maison… Si ce n’était pas une fatigue pour vous ?… J’ai eu plaisir à vous revoir à la messe, ce matin… Cela prouve que vous allez mieux…

L’infirme, incapable de répondre autre chose que des mots tout faits et tout prêts dans son esprit, balbutia :

— Merci, Félicité… vous êtes bien honnête, Félicité…

Ce nom de Félicité, il le disait avec une sorte d’adoration, qui sembla émouvoir, tout abrutis qu’ils fussent, deux ou trois des conscrits de Sallertaine.

— De quel régiment étais-tu, Mathurin ? demanda le porte-drapeau.

— Troisième cuirassiers !

— Clairon, une fanfare de cuirassiers pour Mathurin Lumineau ! En avant, marche !

Les trois filles du Marais, le clairon, le porte-drapeau, les cinq jeunes hommes rangés en arrière quittèrent l’ombre des ormeaux, et remontèrent le chemin vers les Quatre-Moulins. Une poussière traversée de rayons s’éleva au-dessus d’eux. La fanfare fit trembler les vieilles pierres de la métairie.

Quand le dernier bonnet de dentelles eut disparu entre les ajoncs et les saules de la route, Mathurin dit à son frère qui avait repris le journal et le lisait distraitement :