Page:Bazin - La Terre qui meurt, 1926.djvu/83

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


La voix claire et rieuse de la petite Maraîchine chantait :


 
La fontaine est profonde,
Coulée y suis au fond.
Par le chemin z’il passe
Trois cavaliers barons.

« Que donnerez-vous, belle ?
Et nous vous tirerons ?
— Retirez-moi, dit-elle,
Après ça nous verrons. »

Quand la belle fut tirée,
S’en fut à la maison,
Se mit à la fenêtre,
Chantit une chanson.

« Ce n’est point ça, la belle,
Que nous vous demandions :
Ce sont vos amitiés,
Si nous les méritons. »


La danse s’animait de plus en plus. Les grands gars maraîchins prenaient les jeunes filles par la taille, et les faisaient sauter si haut que les coiffes de mousseline touchaient le plafond. Les commères buvaient une dernière tasse de café. Les joueurs de luette regardaient la sarabande se démener dans la poussière, dans la lumière inégale des lampes qui fumaient. Mathurin et Félicité, plus rapprochés, causaient toujours. Mais la fille de la Seulière avait abandonné une de ses mains entre celles de l’infirme, et c’étaient les mains velues et démesurées qui tremblaient, et c’était la petite main blanche qui semblait ne pas comprendre ou ne pas vouloir répondre.

La ronde finissait :


 
« Mes amitiés, dit-elle,
Sont point pour des barons ;
Ell’sont pour le gars Pierre,
Le valet de la maison. »


Félicité, pour la première fois, regarda Mathurin, et dit en riant, d’un ton de confidence :

— C’est l’histoire de Rousille, cette chanson-là !