Page:Bazin - La Terre qui meurt, 1926.djvu/87

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au bourg et assister aux vêpres que si le valet gardait la maison. Et une fois par quinzaine, il avait stipulé qu’il pourrait se rendre à Saint-Jean-de-Mont, chez sa sœur Finette, qui était sourde-muette. Mathurin, qui restait autrefois à la Fromentière tous les jours de sa triste vie, ne manquait plus la grand’messe de Sallertaine, rencontrait Félicité Gauvrit, la saluait sans lui parler le plus souvent, pour ne pas déplaire au métayer, la regardait passer sur la place, et, sitôt après, s’attablait dans les auberges avec les joueurs de luette. Quant à André, il semblait à présent ne plus tenir à cette maison de la Fromentière, et le dimanche, dès qu’il le pouvait, il s’échappait, pour courir les villages, près de la mer, recherchant de préférence les anciens marins et les voyageurs qui parlaient des pays où l’on fait fortune.

Rousille ignorait ce qui attirait ainsi son frère au loin. Une fois, elle s’était plainte à lui, gentiment, qu’on la laissât toute seule. Il s’était mis à rire, d’abord. Puis le rire était tombé, rapidement, et André avait dit :

— Ne te plains pas si je te laisse seule, Rousille. Tu profiteras peut-être un jour de mes promenades. Je travaille pour toi.

Le quatrième dimanche de janvier, la Fromentière était donc gardée par Rousille. Mais Rousille ne s’ennuyait pas. Elle s’était abritée derrière la ferme, dans l’aire à battre, au pied du grand pailler, le visage tourné vers le Marais qu’on apercevait entre deux buissons de la haie. Le vent du nord l’aurait glacée, mais la paille, autour d’elle, conservait la chaleur comme un nid. Rousille avait la tête enfoncée, les coudes rentrés dans l’épaisseur molle des dernières fourchées qu’on avait tirées du tas, mais qu’on n’avait pas encore enlevées. Elle pouvait voir, tant l’air était limpide, le clocher du Perrier, les fermes les plus éloignées, et jusqu’aux bandes rougeâtres, qu’on ne découvre que rarement, et qui sont les dunes boisées de pins dont la mer est bordée, à plus de trois lieues. Elle regardait de ce côté-là, mais son esprit allait plus loin que le pré du père, plus loin que le grand Marais, plus loin que l’horizon, car Jean Nesmy avait écrit.

Rousille avait dans sa poche la lettre qu’elle touchait