Page:Beaumarchais - Œuvres complètes, Laplace, 1876.djvu/415

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naux, la permission d’informer et d’y poursuivre la juste réparation d’un outrage public et non mérité ! Oui, je l’obtiendrai par la seule force de mon droit et de mes raisons. Nous ne sommes plus dans ce siècle où l’on fit un crime à la maréchale d’Ancre d’avoir bien raisonné, dans ces temps superstitieux où l’empire de Galigaï conduisait une âme forte au bûcher. Je suis soumis aux lois de mon pays ; je paye avec joie le tribut de mes facultés à mon prince : en revanche il ne refusera pas sa protection pour ma personne, et sa justice pour mes droits offensés.

En tout ceci, monsieur, je suis bien loin d’attaquer la noblesse et les dignités qui sont l’enseigne des vertus de vos ancêtres ; j’ose au contraire vous demander compte de cette vertu qui doit être en vous l’enseigne de la noblesse et des dignités qu’ils vous ont transmises.

Mais je m’aperçois que tant d’ardeur à vous poursuivre affligerait tout un corps respectable, et désobligerait les chefs du parlement. Est-ce égard pour votre famille, et noble et toujours chère à la nation ? je partage avec eux cette honorable considération. Est-ce attachement pour votre personne ? je déclare volontiers que mon respect pour vous marche à côté de ce tendre intérêt. Est-ce inquiétude pour le désagrément qui peut résulter de ma poursuite ? Eh bien ! monsieur, j’y renonce, persuadé que la haine qui vous égare en ce moment fera place à des sentiments plus justes, quand l’événement vous aura convaincu que je ne fais ici que soutenir les droits d’une défense légitime.

À la vérité, si j’avais l’honneur d’être M. de Nicolaï, je serais bien mécontent de ne devoir ma tranquillité qu’aux respectueux égards d’un offensé pour ma famille ou pour le vœu de ma compagnie ; et j’aurais la hauteur de vouloir réparer un tel outrage, ne fût-ce que pour enlever à mon inférieur l’honneur de l’oublier ou de me le pardonner. Chacun a de l’amour-propre à sa manière ; et, pour moi, telle eût été ma fierté.

Pour conserver l’avantage que vous voulez bien m’abandonner, monsieur, je renonce donc avec plaisir à ma poursuite, en vous assurant qu’il n’est jamais entré un seul mouvement de haine ou de vengeance dans tout ce que j’ai fait contre vous.

Je vais plus loin à votre égard : je trouve, dans un excès que vous blâmez sûrement vous-même, sinon sa propre excuse, au moins l’apologie du sentiment qui vous y a conduit ; et si j’ai désiré que vous ne fussiez pas mon juge, c’est qu’un ami ardent et passionné est rarement un juge impartial, et que votre amitié pour M. Goëzman pouvait tourner contre moi dans l’acte important d’un jugement, où toute abnégation de soi-même est la première loi qu’un magistrat doit s’imposer.

Si la fermeté de cet article est prise en mauvaise part, et si mes ennemis donnent ce courage de publier mes sentiments sur des points aussi délicats, pour un dessein formé de dépriser pied à pied le tribunal qui doit me juger, j’opposerai ma confiance et mon respect reconnus à l’odieuse intention qui m’est ici prêtée.

J’opposerai l’éloge public que j’ai constamment fait de MM. Doé de Combault et de Chazal, commissaires rapporteurs de ce procès, que je ne connais que par la marche exacte et pure de leur instruction, au blâme public que je n’ai pas craint de répandre sur M. Goëzman en une occasion semblable.

À la nécessité de relever un trait peu réfléchi de M. le président de Nicolaï, j’opposerai l’action magnanime et généreuse de M. le président de la Briffe, qui, sans aucun autre motif que l’amour du bien, sacrifie sans faste, à la délivrance des prisonniers, les 12,000 francs dont la grandeur du roi couvre les dépenses du président qui tient la chambre des vacations. On me crierait cent fois : M. de la Briffe est l’ami de M. Goëzman, que je le supplierais encore de rester au rang de mes juges : l’amour des hommes, celui de l’ordre et celui de la justice ont tous la même base dans le cœur d’un homme vertueux.

À l’obstination que je ne puis approuver dans quelques magistrats, de vouloir absolument rester parmi mes juges avec un cœur trop plein d’attachement pour mon adversaire et de haine pour moi, j’opposerai la pureté délicate avec laquelle MM. Quirot, Desirat, et plusieurs autres conseillers, se sont récusés volontairement, sur le léger soupçon que l’opinion qu’ils ont de M. Goëzman avait pu percer dans le public.

Enfin, à la chaleur avec laquelle on dit que quelques membres du parlement voudraient disculper M. Goëzman, j’opposerai le nombre infini de magistrats généreux qui, ne faisant point consister la gloire d’un corps illustre dans le soutien d’un membre gangrené, préféreront d’en purger leur compagnie, sous le risque de quelque inconvénient passager, à la faiblesse de le supporter au milieu d’eux s’il n’est pas jugé digne d’y rester.

Voilà ma profession de foi relativement à mes juges ; et je ne fais point parade ici de sentiments équivoques : j’ai pesé tout, avant de m’expliquer. Tout magistrat, dit-on, doit être jugé par ses pairs. Mais les officiers d’un autre parlement sont également les pairs de M. Goëzman ; mais ses amis n’auraient pas la douleur de le condamner, et les miens peut-être auraient quelques inquiétudes de moins. Loin de moi toute frayeur insultante ! je fais profession ouverte de la plus grande confiance dans le parlement de Paris ; jamais respect ne fut plus entier, ni plus sainement motivé : les opinions pour et contre ici ne font rien. Voilà des faits : je leur dois la sécurité de mon attente, et le courage d’un travail aussi pénible que celui que j’ai entrepris ; je leur dois la force de vaincre mes