Page:Beaumarchais - Œuvres complètes, Laplace, 1876.djvu/621

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Enfin, me dis-je, grâces au ciel, me voilà au bout de mes peines ! M. Dumouriez certainement aura écrit à MM. Hoguer et Grand : je vais toucher cinquante mille écus, dont j’enverrai cent mille francs à la Hogue pour parer à tous les obstacles ; et les fusils vont arriver, et M. Chabot les verra, et le peuple me bénira, après m’avoir bien injurié ! J’étais joyeux comme un enfant.

J’écris le soir même en Hollande, pour y consoler mes amis et leur faire partager ma joie.

Le lendemain matin, 13 juin, je vais à l’hôtel de la Guerre parler à M. Pache, et tenir de lui l’ordonnance, comme M. Gau les délivrait. Je passe dans son cabinet, je crois le mettre au fait de toutes les résolutions prises ; l’homme m’écoute froidement, et me dit :

« Je ne suis point M. Pache, je tiens sa place par intérim ; mais votre affaire ne peut se terminer : M. Servan a quitté le ministère ce matin ; je ne sais où sont vos papiers : je m’informerai de cela. »

Frappé comme d’un coup de foudre, je monte dans les bureaux de l’artillerie ; tout le monde me dit que M. Servan a emporté tous ses papiers, et qu’on ne trouve pas les miens.

Je passe aux affaires étrangères ; je n’y trouve point notre ministre Dumouriez, qui avait pris la Guerre par intérim. Je reviens chez moi lui écrire ; je pense alors qu’il me suffit de lever un extrait de l’acte de mon dépôt de sept cent cinquante mille francs chez le notaire du département de la Guerre, pour bien prouver à M. Dumouriez qu’il est vrai que ce département a deux cent cinquante mille livres à moi, sur lesquelles il sait bien que M. Servan est convenu devant lui de me remettre cinquante mille écus.

Le 14 juin, M. Dumouriez, accablé sous la multitude d’affaires, me fait répondre par M. de Laumur, son aide de camp, qu’il va me faire remettre les cinquante mille écus convenus avec M. Servan ; qu’il s’en souvient très-bien ; que j’y passe le surlendemain. Dieu soit béni ! me dis-je encore : ce contre-temps n’est qu’un retard.

Joyeux, j’y vais le 16 juin à midi ; c’était là l’heure où Dumouriez donnait ses audiences à l’hôtel de la Guerre : il était sorti ; je l’attends. Au lieu de lui, on vient dire à tout le monde, au grand salon, que M. Dumouriez vient de quitter la Guerre, et qu’on ignore celui qui le remplace. L’effet que cela fit sur moi, c’est que je fus atteint d’un sourire de dédain et de profond mépris sur la bien triste originalité de tous ces contre-temps qui m’arrivaient. Je veux monter dans les bureaux ; ils étaient tout ouverts, et personne dedans. Je m’écriai involontairement, dans un état que je ne saurais rendre : Ô pauvre France ! ô pauvre France ! et je me retirai chez moi le cœur serré à m’étouffer.

Pour m’achever, le 23 juin je reçus une lettre de la Hogue, qui m’apprenait que MM. Hoguer et Grand avaient refusé de cautionner, sous prétexte que le ministre qui avait envoyé l’ordre à M. de Maulde, notre ambassadeur à la Haye, de faire cautionner par eux, ne leur en avait point écrit. (Ô désordres affreux des bureaux ! car ces choses-là sont de pures formules.) Mais tout ceci n’était qu’un vain prétexte. Ces messieurs, qui ont tant gagné d’argent à servir notre France, servaient alors, contre elle, la Hollande et l’Autriche. Tout était donc au diable ; et c’était à recommencer quand il y aurait d’autres ministres. Je me mangeais les bras de désespoir.

Mais au milieu de mon chagrin soyons juste, et rendons grâces à l’intention de Dumouriez, qui, en sortant du ministère, instruisit M. Lajard, son successeur pour la Guerre, des contre-temps qui m’étaient arrivés : ce qui le disposa sans doute à bien écouter l’historique et le compte que je lui rendis, pièces probantes sur la table, des entraves de toute espèce que l’enfer avait semblé mettre à l’arrivée de ces fusils. « Cela est d’autant plus fâcheux, dit tristement M. Lajard, que nos besoins sont excessifs, et que nous ne savons comment faire. Il faudra, me dit-il, aller voir M. Chambonas (qui avait les affaires étrangères), pour voir à remédier au refus plus que malhonnête des deux banquiers Hoguer et Grand. En attendant, je vais m’instruire de l’état juste où est l’affaire des cinquante mille écus à vous, qui vous sont échappés tant de fois. » Le ton doux de M. Lajard me sembla de très-bon augure.

Il fit venir M. Vauchel, chef de bureau de l’artillerie, qui lui dit qu’en effet il avait été convenu entre les deux ministres de me remettre cette somme sur les fonds qu’on avait à moi.

M. Lajard eut l’honnêteté de répondre le lendemain, 19 juin, à la demande que je lui en faisais par écrit pour la bonne règle, et de m’envoyer la lettre suivante, avec un mandat à la trésorerie nationale pour me payer les cent cinquante mille livres :

« 19 juin 1792, l’an IV de la liberté.

À M. Beaumarchais.

« Vous me demandez, monsieur, que, pour vous mettre en état de faire sortir de la Zélande les soixante mille fusils de soldat que vous vous y êtes procurés en vertu du traité que vous avez fait avec le gouvernement, je vous fasse délivrer une nouvelle avance de cent cinquante mille livres, pour, avec cinq cent mille francs que vous avez déjà touchés, faire six cent cinquante mille livres à compte du prix de cette fourniture. Je vois d’autant moins d’inconvénient à vous donner cette facilité, que, comme vous le faites observer, vous avez déposé des valeurs supérieures à cette avance. Vous trouverez en conséquence ci-joint l’ordre pour recevoir ces cent cinquante mille livres à la trésorerie nationale.

« Le ministre de la guerre, sig. A. Lajard. »

J’envoie mon caissier recevoir cette somme, qui