Page:Beauregard - L'expiatrice, 1925.djvu/22

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
20
L’EXPIATRICE

libre, je vais vérifier quelques factures et ensuite je vous aiderai. Ce ne sera pas long.

Silencieusement, Paule se mit au travail, mais jamais elle n’avait éprouvé un aussi pesant dégoût de toutes choses et jamais non plus le monde ne lui était apparu aussi mesquin et laid.

Dans son cerveau fatigué, la même pensée obsédante tournait, depuis une semaine : si on savait ! Là-bas, ruelle Luc, Paule avait connu ces heures de détresse morale où tout lui devenait fatigue et sèche souffrance. Mais alors, cela venait sans cause et elle pouvait se confier à son aïeule. Aujourd’hui, comme c’est différent ! « Si on savait qui je suis ! » se répète-t-elle, honteuse et l’âme ulcérée.

Elle a beau faire, ses mouvements sont lents et sa volonté molle. À son front, elle sent comme une rougeur permanente. Si, au moins, il n’y avait pas cela. Tout, tout, n’importe quoi plutôt que cela et, à certain moment, la souffrance devient si intolérable, qu’instinctivement, la jeune fille tourne son pauvre visage creusé vers la « grande amie » : celle-ci est en apparence toutes à ses chiffres et elle lui tourne le dos.

Paule veut reprendre son travail mais le dégoût l’étouffe. C’est un débordement invincible. Elle sent ses forces qui s’enlisent. L’horizon est étroit et rien, rien ne vaut la peine d’être désiré. Quel dégoût ! Ô le monde cruel qui rit de ce qui la tue….

Et voilà Paule qui s’affaisse lentement sur elle-même et qui glisse, appuyée à la bibliothèque, jusqu’au parquet. Là, elle reste immobile, les yeux grands ouvrets et fixes.

Le silence soudain complet donne l’éveil à Elisabeth qui, en se retournant, jette un cri :

— Paule ! ! !

Mais Paule ne bouge ni ne répond et elle regarde droit devant elle.

La directrice s’élance et, agenouillée à sa hauteur, elle l’embrasse et supplie :

— Ma petite fille !… Voyons, Paule, ce n’est pas raisonnable. Est-ce que je n’en ai pas du chagrin moi aussi ? Voyons, un peu de courage, ma petite sœur Paule ! Ce n’est pas ainsi que je vous connaissais. Et le bon Dieu que vous n’appelez pas à votre secours quand Il ne sait que faire de ses grâces… Nous allons le prier ensemble, n’est-ce pas ? Allons, un beau signe de croix pour commencer…

— Oh ! pardon, fait alors une voix, du seuil de la porte.

Élisabeth tourne la tête et elle reconnaît les cousines Rastel qui font mine de se retirer. Se dressant alors sur ses genoux et la voix hachée :

— Voyez comme elle souffre, fait-elle, en désignant Paule.

— Mais… dit Raymonde. Est-elle malade ?

— Je vous dis qu’elle souffre. Depuis une semaine, elle est au courant et je savais bien que la révélation lui serait terrible.

Noella s’est agenouillée, à son tour.

— Il faudrait, conseilla-t-elle, la déposer sur le divan. À nous trois ce serait facile. Et ensuite, appeler le médecin, peut-être ? Pauvre petite chouette, est-elle blanche ? Quelle sensitive alors !

En proie à la plus torturante indécision, Raymonde allait du passage à la chambre, puis de la chambre au passage, la main sur la poitrine, comme pour dompter, ses sentiments.

Enfin, elle parut en prendre définitivement son parti et tendant les bras.

— Aussi, Élisabeth, s’écria-t-elle, pourquoi ne pas nous la donner ? La vie serait bien plus gaie, pour elle, à la Pension… Mlle Paule il faut vite guérir pour vous en venir rester chez vos cousines ! Le temps des bouderies est passé. Vite, Mlle Paule, vite !

Alors, comme un torrent qui rompt ses digues, les larmes jaillissent soudain des yeux de Paule dont la respiration se précipite et qui se couvre le visage de ses deux mains.


DEUXIÈME PARTIE

IX


Certainement qu’elle n’est pas malheureuse, ici, la petite Paule. Ce serait un comble d’oser prétendre le contraire, alors que ses cousines et leur père qu’elle appelle son oncle, se montrent parfaits pour elle. Paule redoutait ses cousines : elles les croyait d’une part mondaines, dédaigneuses et frivoles et, d’autre part, assez prévenues contre elle pour qu’il en demeurât quelque chose jusque dans les bontés qu’elles auraient à son égard. Or, elles sont incroyablement simples, en leurs habitudes élégantes, sortent peu, confectionnent mille choses de leurs mains et veillent de concert et avec une vigilance de tous les instants au bon fonctionnement de la maison.

Et Paule ne peut, non plus, douter de la sincérité de leur affection, bien qu’un rien de défiance semble persister chez elles. Il vient, sans qu’elle s’en doute, de ce qu’on ne prend jamais en défaut cette étonnante sérénité qui déjà ébahissait les pensionnaires du Foyer aussi bien que leur directrice, cette parfaite maîtrise de soi et cette abnégation. Les jeunes filles de dix-sept ans n’ont pas accoutumé de briller par autant de pondération et, en évoquant malgré elles la silhouette inconnue de cette petite maîtresse d’école sans beauté, sans charme et peu aimée, parait-il, des parents adoptifs qui l’élevaient qui avait su dompter un Norbert de Rocheblave, Raymonde et Noella se tenaient d’instinct sur la défensive vis-à-vis de l’enfant. Cette imperfection de leur confiance, Paule en ressentait le contre-coup fâcheux, mais sans en souffrir autrement. Elle s’y était comme accoutumée. Il faut bien, dans la vie, s’accoutumer à toutes sortes de choses pénibles.

M. Rastel père se montrait le plus délicieux des grand’papas, indulgent et franchement admiratif des perfections de leur pupille. Trois heures par semaine, Paule s’enfermait avec lui, dans son cabinet et là, le père de Raymonde et de Noella, le descendant du lutteur de 1793, ce Pierre qui avait travaillé au maintien de la langue française, expli-