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LE SECRET DE L’ORPHELINE

te avec sa volonté. Lorsqu’elle voulut chercher un sujet de chronique, l’inspiration s’obstina à la fuir. Elle se surprenait à errer, la plume au doigt, dans quelque nuage où se profilait la silhouette de M. X…

« Oh ! qu’il me manque ! s’avoua-t-elle tout à coup, avec une grande franchise. Charlotte aurait-elle dit vrai et serais-je, cette fois, prise pour tout de bon ? »

Pans ces conditions, elle pensa qu’il lui serait plus facile d’ajouter quelques pages à son journal que de travailler à cette ingrate copie — que M. X… cependant allait lire.

Malheureusement, le fait de s’être si complètement épanchée, tout-à-l’heure, avec Charlotte lui enleva tout le plaisir qu’elle goûtait d’habitude à noircir les pages de son discret confident. Ces redites lui parurent bientôt de la dernière insipidité et, en proie à un énervement croissant, elle ferma brusquement le cahier.

Aller trouver Mme Verdon ou quelque pensionnaire et perdre son temps en leur compagnie ne la tentait guère.

— Je ne me suis jamais ennuyée aussi sottement, s’écria-t-elle, en appuyant son front à la vitre de la fenêtre. D’ailleurs, je ne m’ennuie pas : j’ai hâte. Et le plus beau, c’est que j’ai refusé le moyen le plus agréable, pour moi, de tromper l’absence en n’accompagnant pas Charlotte.

Elle regarda l’heure à son poignet et, brusquement, se décida.

— À peine de passer pour originale, j’y vais.

Dehors, le vent soufflait sans aménité et, autour des réverbères et devant les vitrines illuminées, on voyait tourbillonner la neige scintillante.

Cependant, Georgine réfléchissait à son cas.

— Qu’ai-je à me promener par cette tempête ? se demandait-elle. Il est évident que je me complique.

Rue St-Denis. elle prit le tramway qui devait la conduire jusqu’au boulevard Crémazie où demeurait Mlle Lépée.

Le trajet est assez long. D’abord obligée de se tenir debout, la jeune fille bénéficia bientôt d’une place vacante. Les voyageurs entraient en se secouant. La neige restée à leurs vêtements fondait ensuite et le tramway ne sentait pas bon. En filant vers le nord, cependant, il se décongestionnait peu à peu.

Georgine qui employait ses facultés d’observation à détailler les uns après les autres les passagers, ne tarda point à remarquer une femme dont la haute taille ainsi que quelque chose de singulier dans l’allure désignait par ailleurs à l’attention. Ses cheveux châtains se fanaient et grisonnaient. Chargée d’un certain embonpoint, elle avait cependant un visage creusé et marqué par la souffrance et de pauvres yeux que Georgine ne put rencontrer sans les voir aussitôt bouger, vaciller, s’affoler presque. Fréquemment aussi, d’un mouvement auquel elle coupait court par un effort de volonté, la femme agitait sa main devant sa figure comme si elle eût voulu chasser quelque mouche importune. Georgine crut comprendre qu’il s’agissait d’une manie, ou plutôt, d’un véritable tic nerveux ; aussi résolut-elle, dans une intention charitable, de ne plus envisager la pitoyable créature dont la séparait seule la largeur de l’allée.

Elle se félicitait de son bon mouvement et, sous ses paupières mi-baissées, prenait à son insu un petit air protecteur, lorsque la femme se leva et vint droit à elle.

Elle s’agriffa lourdement aux poignées de celluloïde, puis, de cette voix sans timbre de ceux qui ne s’entendent pas :

— Vous êtes bien, demanda-t-elle, une demoiselle Favreau ?

— En effet, répliqua Georgine, surprise.

La femme s’agita quelques instants, grimaça un sourire et finit par demander :

— N’avez-vous jamais demeuré aux environs de Chicago ?

— Je suis née à Chicago même fit Georgine, dont le cœur maintenant, battait un peu.

Gracieuse, elle forçait en même temps l’inconnue à s’asseoir près d’elle. Tout en obéissant, celle-ci protestait que ce n’était pas la peine parce qu’elle allait descendre.

On arrivait au boulevard Crémazie.

Avec précipitation maintenant, la femme finissait de s’expliquer.

— Je vous connais de vue depuis au moins deux ans, dit-elle. Vous venez assez souvent par ici. L’autre jour, vous étiez avec la jeune française qui est votre amie, je suppose, et elle vous a appelée par votre nom de famille. Elle a dû parler assez fort puisque j’ai saisi. Mon mari était aussi un Favreau. Mais si vous êtes née à Chicago même…

Son agitation la reprit. Désespérément, elle faisait aller et venir sa main devant sa figure, tandis qu’elle regardait presque dans son dos.

— … Vous seriez tout au plus ma petite