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LE SECRET DE L’ORPHELINE

— « Je vous aime »… ?

Georgine résolut d’être bonne. Seulement, au moment de répondre à son interlocuteur qui attendait avec patience, en contractant d’un geste rythmique ses joues creuses de bûcheur, elle s’aperçut qu’elle n’avait pas saisi un seul mot de ce qu’il venait de lui raconter. Un trou noir dans sa mémoire. Doucement, elle le pria alors de se répéter.

— Ma mère désire savoir, reprit Émile, quand elle pourra commencer les réparations, dans votre chambre. Elle sait que vous devez vous absenter pour une couple de semaines…

Son voyage aux États-Unis ! n’était-ce pas à ce propos qu’un double aveu s’était échangé, ce soir ?

Et l’inoubliable scène, à peine chose du passé, se déroulant à nouveau, devant ses yeux, elle restait là, souriante, sans répondre.

Émile la regardait.

Cette distraction fut, d’ailleurs, de courte durée ; mais, à sa confusion grandissante, Georgine comprit qu’elle avait encore oublié ce qu’on venait de lui dire. La même glissade des mots hors de sa tête.

Relevant alors la tête avec cet air de reine qu’il lui arrivait souvent de prendre, surtout devant Émile :

— Demain, promit-elle, je m’expliquerai avec Mme Verdon. Ce sera assez tôt, n’est-ce pas ?

— Sans doute, accorda le jeune homme. Ma mère vient de s’éloigner, reprit-il, mais elle me parlait de cela, tout-à-l’heure, et c’est la raison pour laquelle je me suis permis de vous arrêter. Je pensais qu’il vous serait facile de me répondre tout de suite, et ç’aurait été une affaire finie. J’espère que je ne vous ai pas trop retardée, mademoiselle…

Georgine dit non non, en secouant sa jolie tête, et, comme une vision de rêve, elle disparut.

Mais l’image d’Émile l’accompagna avec la persistance d’un remords. Pauvre garçon si bon, si droit ! Aussi, pourquoi s’engouer d’elle qui était à cent lieues de lui convenir ? Georgine se rappelait le rire énorme de Katie lorsqu’elle lui avait dit, certain soir, justement après la visite de M. Mailliez au bureau.

— À qui je pense ? À cet homme que vous voyez là, de l’autre côté de la rue.

Plombier de son état, Émile pouvait compter sur de jolis salaires, ce qui ne l’empêchait pas de se tuer à travailler. C’est que sa mère qui réalisait elle-même, aujourd’hui, de jolis profits à tenir pension, n’avait pas toujours été riche. Restée veuve de bonne heure et dans de cruels embarras d’argent, elle avait dû beaucoup peiner pour élever son petit garçon et cette école de la pauvreté, à laquelle il s’était vu sitôt soumis, devait sans doute influencer toute sa vie le jeune Verdon.

Georgine s’impatiente devant cette figure triste qui la poursuit, telle qu’un fantôme des vieux contes anglais, alors qu’elle aimerait s’abandonner toute au souvenir de Jacques Mailiez. Ce garçon qu’on estime et qu’on vante, il n’est même pas bon fils jusqu’à trente ans, il refuse encore d’amener à sa mère la belle-fille, future petite maman, que celle-ci appelle de tous ses vœux.

Après cet arrêt rigoureux, Georgine écarte résolument la fatigante obsession et, les yeux fermés, bien seule dans sa chambre parfumée de jeune fille, elle songe qu’on lui a dit, ce soir :

— « Je vous aime ».


DEUXIÈME PARTIE

I


Situé au troisième, c’est un appartement de quatre petites pièces qui doit s’ensoleiller, le jour, et qui, pour le moment, est propret, rangé, tel enfin que Georgine n’aurait pu se le représenter d’après l’apparence lourde et, tranchons le mot, vulgaire de celle qui l’habite.

Cette première favorable impression s’accentue maintenant que la jeune fille pénètre dans le salon qui donne sur le Boulevard et que meublent de vieux fauteuils sans style connu et recouverts de velours. Bien plus, il lui semble qu’elle se reconnaît ici, tant l’aspect de ce mobilier est honnête et tant l’atmosphère qu’on respire est calme et apaisante.

Dans son cadre familier, désaffublée de ses antiques vêtements de sortie, Mme Favreau elle-même a meilleur air. Elle a dû être très blonde, cette femme, et qui sait ? pas plus laide qu’une autre…

Voyant que sa visiteuse s’absorbe, Mme Favreau s’écrie soudain avec une hardiesse feinte et tandis qu’elle regarde presque par-dessus son épaule :

— Il ne vous en a pas trop coûté de venir ici ?

— Y pensez-vous, marraine ?… proteste Georgine plus touchée qu’elle ne s’était attendue à l’être. Mais c’est la Providence qui vous a mise sur mon chemin. Vous avez