Page:Bergerat - Souvenirs d’un enfant de Paris, vol. 1, 1911, 3e mille.djvu/132

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attribuais qu’à un artifice de déclamation, je fus un peu décontenancé de le retrouver au naturel, parmi les cris d’oiseaux, dans l’invite qu’elle me fit à m’asseoir, seoir, oir, et, malgré l’avertissement de Sardou, tout à fait déconcerté par l’implacabilité de ce dos dont je n’obtenais pas le revers. Je n’en débitai pas moins ma petite palabre.

— Je reconnais bien là Sa-ar-dou, vibra-t-elle sans se détourner d’un centimètre. Quant à votre œuvre, personne ne m’en a soufflé mot au théâtre.

— Vous plairait-il de la connaître, madame ?

— Pourquoi vous voler votre temps ? Nous répétons depuis hier au Vaudeville une pièce de Théodore Barrière.

Lorsque je me retrouvai dans la rue, je dus m’appuyer contre un mur pour ne pas tomber, tout tournait et je n’y voyais plus devant moi. Ainsi, c’était cela, le théâtre ! Tout le monde s’y dupait, s’y passait la jambe, s’y enfonçait les côtes, et le monde dramatique n’en laissait rien, pour le ridicule, à ces conflits de canards qui s’arrachent une grenouille déchiquetée dans une mare. La sagesse me prescrirait de me soustraire tout de suite aux affres d’un pareil négoce. Je repris donc mon manuscrit et je le flanquai d’une main sûre au haut d’une armoire.

Quinze jours après je rencontrais le père Harmant à la porte du Vaudeville.

— Eh bien ! ça va, cette pièce de Barrière ?

— Quelle pièce de Barrière ?

— Celle que vous montez ?

— Mais non, elle est de Sardou, vous le savez bien !