Page:Bergerat - Souvenirs d’un enfant de Paris, vol. 1, 1911, 3e mille.djvu/230

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Là est l’excuse, je le répète, du Gouvernement de la Défense Nationale. Les gens de Paris ont l’héroïsme naturel, invulnérable et joyeux, mais quand le pain manque, tout s’écroule et Gavroche ne rigole plus à courir après les éclats d’obus. Il fallait se rendre, Napoléon l’eût fait.

Un matin, c’était la dernière semaine de janvier, l’excellente Mme Labit, ma femme de ménage, qui ne m’abandonna jamais, me prévenait qu’une de mes parentes mourait littéralement de faim dans son logis. C’était une cousine de ma grand’mère. Nous l’appelions : tante Élisa, et nous l’aimions tous pour sa bonté candide. J’ai conté jadis, sous le titre de « Tante Lise », l’histoire douloureuse de cette vieille fille dans une chronique du Figaro, que M. Macé a d’ailleurs recueillie en l’un de ses ouvrages. Tante Élisa, qui avait hérité de son frère d’un chantier de bois et qui se débattait, comme l’agneau contre les loups, dans ce rude commerce, avait fini par vendre son fonds à bas prix pour une petite rente mensuelle. L’acquéreur, assez brave homme, lui avait en sus laissé le droit d’habiter un petit pavillon, perdu sous les piles de troncs équarris et de bûches. Elle s’éteignait là doucement en compagnie d’une vieille qui avait été la maîtresse de son frère et qu’elle avait innocemment recueillie pour ne pas être seule sur terre.

Je courus au chantier et je trouvai, en effet, ces pauvres femmes affamées et à demi folles de besoin. Le successeur n’avait pu faire honneur à la redevance du mois, en étant lui-même à ses pièces. Tout manquait là depuis trois jours, sauf le combustible qu’on prenait à même.