Page:Bergerat - Souvenirs d’un enfant de Paris, vol. 4, 1913.djvu/145

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J’ai gardé plusieurs années, volontairement cette fois, Enguerrande sous scel et cachets de cire dans un coffre secret dont le mot était : post mortem, et je me suis souvent reproché la pusillanimité littéraire qui m’a empêché d’en brûler le manuscrit. Il faut être Virgile pour juger de l’intérêt de pareils sacrifices et je n’étais fichtre pas Virgile, ni d’une façon ni de l’autre, je rougis de le reconnaître. Et puis trois mois, les plus heureux que j’aie vécu, étaient enclos dans cette boîte à ressorts, sous les fleurs fanées d’un doux commerce avec la Muse.

Ce fut Théodore de Banville qui, de son autorité paternelle, toujours humblement obéie, m’induisit à violer le post mortem de la cassette. Il me contestait le droit à l’inédisme et semblait le tenir à lâcheté professionnelle. Je succombai au doute que cette opinion du plus brave des maîtres soulevait dans ma conscience, et j’allai, rue de l’Éperon, lui soumettre entre quatre-z-yeux l’ouvrage posthume. Pendant la lecture, il n’émit pas un son et calcina un nombre infini de cigarettes. Il y avait sous la table, dans une corbeille, une portée de petits chiens qu’il se baissait pour caresser machinalement en ramassant sa calotte. Ce qu’il pensait du travail de joie, je ne le sus que par la préface magnifique qu’il écrivit ensuite pour l’édition, mais son opinion ne se manifesta ce jour-là que par l’ordre qu’il m’intima en me reconduisant. « Mon cher ami, il faut aller tout de suite, et même de ce pas, lire ça à Sarah Bernhardt. »