Page:Berlioz - Les Soirées de l’orchestre, 1854.djvu/254

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de nos messieurs du jury, qui se trouvait mal, le septième finissait quand je suis revenu, et je l’ai entendu dire en rentrant dans la coulisse : « Ce piano n’est pas si dur qu’on le prétend ; je le trouve excellent, au contraire. » Les dix ou douze autres concurrents ont été du même avis ; les derniers assuraient même qu’au lieu de paraître trop dur au toucher, il était trop doux.

« Vers les trois heures moins un quart, nous étions arrivés au nº 26, on avait commencé à dix heures ; c’était le tour de mademoiselle Hermance Lévy, qui déteste les pianos durs. Rien ne pouvait lui être plus favorable, chacun se plaignant à cette heure qu’on ne pût toucher le clavier sans le faire parler ; aussi elle nous a enlevé le concerto si légèrement qu’elle a obtenu net le premier prix. Quand je dis net, ce n’est pas tout à fait vrai ; elle l’a partagé avec mademoiselle Vidal et mademoiselle Roux. Ces deux demoiselles ont aussi profité de l’avantage que leur offrait la douceur du clavier ; douceur telle, qu’il commençait à se mouvoir rien qu’en soufflant dessus. A-t-on jamais vu un piano de cette espèce ? Au moment d’entendre le nº 29, j’ai encore été obligé de sortir pour chercher un médecin ; un autre de nos messieurs du jury devenait très-rouge, et il fallait le soigner absolument. Ah ! ça ne badine pas le concours de piano ! et, quand le médecin est arrivé, il n’était que temps. Comme je rentrais au foyer du théâtre, je vois revenir de la scène le nº 29, le petit Planté, tout pâle ; il tremblait de la tête aux pieds, en disant : « Je ne sais pas ce qu’a le piano, mais les touches remuent toutes seules. On dirait qu’il y a quelqu’un dedans qui pousse les marteaux. J’ai peur. — Allons donc, gamin, tu as la berlue, répond le petit Cohen, de trois ans plus âgé que lui. Laissez-moi passer ; je n’ai pas peur, moi. » Cohen (le nº 30) entre ; il se met au piano sans regarder le clavier, joue son concerto très-bien, et, après le dernier accord, au moment où il se levait, ne voilà-t-il pas le piano qui se met à recommencer tout seul le concerto ! Le pauvre jeune homme avait fait le brave ; mais, après être resté comme pétrifié un instant, il a fini par se sauver à toutes jambes. A partir de ce moment,