Page:Bernanos - Journal d’un curé de campagne.djvu/32

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.
22
JOURNAL

trouvent trop dur avec mes gens, trop militaire, trop coriace, Les uns et les autres m’en veulent de ne pas avoir mon petit plan de réforme comme tout le monde ou de le laisser au fond de ma poche. Tradition ! grognent les vieux. Évolution ! chantent les jeunes. Moi je crois que l’homme est l’homme, qu’il ne vaut guère mieux qu’au temps des païens. La question n’est d’ailleurs pas de savoir ce qu’il vaut, mais qui le commande. Ah ! si on avait laissé faire les hommes d’Église ! Remarque que je ne coupe pas dans le moyen âge des confiseurs : les gens du treizième siècle ne passaient pas pour de petits saints et si les moines étaient moins bêtes, ils buvaient plus qu’aujourd’hui, on ne peut pas dire le contraire. Mais nous étions en train de fonder un empire, mon garçon, un empire auprès duquel celui des Césars n’eût été que de la crotte — une paix, la Paix romaine, la vraie. Un peuple chrétien, voilà ce que nous aurions fait tous ensemble. Un peuple de chrétiens n’est pas un peuple de saintes-nitouches. L’Église a les nerfs solides, le péché ne lui fait pas peur, au contraire. Elle le regarde en face, tranquillement, et même, à l’exemple de Notre-Seigneur, elle le prend à son compte, elle l’assume. Quand un bon ouvrier travaille convenablement les six jours de la semaine, on peut bien lui passer une ribote, le samedi soir. Tiens, je vais te définir un peuple chrétien par son contraire. Le contraire d’un peuple chrétien, c’est un peuple triste, un peuple de vieux. Tu me