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HISTOIRE DE MOUCHETTE

fermait son petit univers, à la limite d’un champ de poireaux… Par delà, d’autres maisonnettes de briques, à l’alignement, jusqu’au détour de la route, où fume un mauvais toit de chaume sur quatre murs de torchis tout crevés, séjour du bonhomme Lugas, dernier mendiant de la commune… Et ce chaume croulant, au milieu des belles tuiles vernies, c’est encore un autre mendiant, un autre homme libre.

Elle s’étendit sur son lit, la joue au creux de l’oreiller. Elle tâchait de rassembler ses idées, de les remettre au net, et n’entendait plus, dans sa cervelle confuse, que le bourdonnement de la colère… Ah ! pauvrette ! dont le destin se décide sur un lit d’enfant bien clair, qui sent l’encaustique et la toile fraîche !

Deux heures, Germaine remua dans sa tête assez de projets pour conquérir le monde, si le monde n’avait déjà son maître, dont les filles n’ont nul souci… Elle gémit, cria, pleura, sans pouvoir changer grand’chose à l’évidence inexorable. Son aventure connue, la faute avouée, quelle chance de revoir assez tôt son amant, de le revoir même ? S’y prêterait-il, seulement ? Il croit que j’ai trahi son secret, se disait-elle, il ne m’estimera plus. « Un de ces matins, bernique ! » s’était écriée tout à l’heure la mère