Page:Bernard - Mélodies pastorales, 1867.djvu/1

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


MÉLODIES PASTORALES
PARIS
CHEZ L’AUTEUR
Rue Rataud, 11.
PAR
THALÈS BERNARD
PARIS
1867
Prix : Deux Francs.
RECUEIL ADMIS À L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1867
Quatrième Livraison
DÉDIÉ AU MAJOR STAAF
COMME TÉMOIGNAGE DE RECONNAISSANCE INTERNATIONALE POUR SON « COURS DE LITTÉRATURE FRANÇAISE. »




À Mademoiselle Minna Staaff.

Blonde enfant aux cils d’or qu’une mère protège,
Sans laisser tes regards se voiler sous les pleurs,
Toi, tu viens du pays où scintille la neige,
Moi, du riant Midi tout parfumé de fleurs.

C’est pourtant sur ton front que rayonnent les roses,
D’un suave sourire illuminant tes yeux,
Et moi je vais courbé sous des pensées moroses,
Et l’orage descend quand j’invoque les cieux.

Mais entre le poète et l’enfant ingénue
Il existe un lien fraternel et discret,
Celui du cœur aimant qu’une brise remue
Et qui, pour un seul mot, se désole en secret.

Comme toi, chère enfant, quand les vives fauvettes
Gazouillent aux bosquets de guirlandes couverts,
Je réponds à leurs voix par des chansons muettes
Pour ne pas les troubler sous les feuillages verts.

Comme toi, pour les fleurs, j’ai des amitiés saintes.
Sur elles je me penche, et leur parfum si doux
Ranime dans mon cœur des croyances éteintes
Et devant l’Idéal me fait mettre à genoux.

Blanche fille du Nord, ô charmante colombe,
De ton ciel azuré tout nuage s’enfuit :
Tu possèdes ta mère, et moi, près d’une tombe,
Je demande la mienne à l’éternelle nuit.

Ah ! puisque le malheur a frappé sur ma tête,
Accablant l’exilé dans le désert perdu,
Que Dieu, lorsque pour toi tout à fleurir s’apprête,
Te donne le bonheur qui, d’en haut, m’était dû !

Les deux Infinis.

Il est deux infinis qui siègent côte à côte,
Le premier est l’Esprit, et l’autre l’Univers ;
Tous n’y peuvent monter, car la cime en est haute,
Mais les penseurs y vont par des chemins divers.

Dans l’Esprit, nous trouvons un monde de pensées,
Dont l’essor, librement, convoite l’absolu,
Et nos âmes, toujours vers l’infini poussées,
Le découvrent plus grand qu’elles n’auraient voulu.

La Nature nous offre un univers splendide,
Où tout est, même l’homme, immuable et fatal :
Et, mystérieux Sphinx, à notre esprit avide
Elle cache à dessein l’origine du mal.

Quel penseur titanique, assemblant ces deux mondes,
La Nature et l’Esprit, Schelling avec Hegel,
Et de leurs deux courants réunissant les ondes,
Va rendre l’Idéal identique au Réel ?

À M. K.

Ô fleur de poésie, éclose dans un songe,
Et dans un songe aussi t’appuyant sur mon cœur.
L’amour qui me console, est-ce un brillant mensonge,
Ou du Destin cruel est-il enfin vainqueur ?

Doux enfant du pays ou tout est bon et tendre,
Ne va pas disparaître à mes yeux attristés,
Car ton âme est la mienne, et je suis las d’attendre,
De l’Idéal divin les pures voluptés.

Sur un Bouton de Rose.

Mystérieux présent de la saison nouvelle,
De paraître à la vie encor tout étonné,
Hier, je t’ai soustrait à cette main cruelle
Qui jamais, dans la mienne, hélas ! n’a frissonné.

Et tout le soir, ainsi, baigné dans ton arome,
Enivrant de ton souffle et mon âme et mon cœur,
Lentement attendri, j’ai senti comme un baume
Suspendre mes chagrins sous son pouvoir vainqueur.

Mais ce matin, hélas ! la fleur est trop éclose,
Ses pétales n’ont plus ni grâce, ni beauté,
Ainsi tout disparaît, les rêves et les roses,
Et le songe s’enfuit sous la réalité.

À Claudius Popelin,

MAITRE ÉMAILLEUR.

J’ai toujours aimé, dans les Théories,
Où les chœurs dansants font cortège aux dieux,
Bien plus que ceux-ci, les branches fleuries
Qui longent le col du vase au flanc creux.
J’ai toujours aimé, quand vient une agape,
Bien plus que les vins dont l’arome endort,
Les flacons vernis posés sur la nappe
Et ceints tout autour d’un blond filet d’or !

Reçois donc, ô maître, à la main habile,
Un bravo sincère, éclos dans le cœur.
Que tu graves coupe, assiette ou sébile,
Entre tes rivaux tu seras vainqueur.
Et comme il faut bien que l’idéal trône,
Même le gourmet, au crâne nacré,
Arrivant au fond d’un plat vert ou jaune,
En lisant ton nom, rêve à l’art sacré.

À Adolphe Paban.

Papillon diapré, volant de rose en rose
Sur la fleur qui frémit, tu languis un moment,
Et les mille parfums dont elle se compose,
Sont, pour la Poésie, un suave aliment.

Celui qui la respire, a bientôt le vertige,
La femme, en la lisant, se surprend à rêver,
Et, ployant comme un lis incliné sur sa tige,
Regrette le bonheur qu’elle aurait pu trouver.

Car les forêts et toi vous faites un échange,
Tu frissonnes d’amour en voyant leur beauté,
Et ton cœur, fasciné par cet hymen étrange,
S’ouvre, faiblit, soupire, et meurt de volupté.

Aussi tes vers ont-ils cette grâce si douce,
De la liane en pleurs où la brise gémit,
Et savent-ils couvrir le sentier de sa mousse,
Et répondre à l’oiseau, qui chante dans son nid.

Reçois donc à ton tour, comme un sincère hommage,
Beau papillon errant, fixé pour un seul jour
Ces strophes où ma main a retracé l’image
Des deux charmes du cœur : la Nature et l’Amour !

Néron.

C’était un grand artiste, un vrai lecteur d’Homère,
Qui pour être certain du sens de son auteur,
À l’incendie ardent livrait la ville entière,
Et puis, la lyre en main, chantait sur la hauteur.

C’est qu’il voulait savoir si l’aveugle Rapsode
Avait bien su décrire une ville au tombeau,
Et, sur les fibres d’or, faisant sonner une ode :
« Homère avait raison, disait-il, c’est très-beau ! »

Exécrable tyran flétri par Suétone,
Âme de vile boue en un corps plus fangeux,
Débauché malfaisant, cadavre a l’œil atone,
Du fiel le plus impur, réservoir orageux ;

Tu fis bien de jeter sur la reine du Tibre,
Comme un voile étouffant, l’incendie en fureur,
Car tu voyais, Néron, tout homme jadis libre
Se courber à tes pieds, livide de terreur.

Mais pourquoi te donner une si maigre fête ?
Une ville embrasée, est-ce donc suffisant ?
Lorsque du nimbe à Rome on a chargé sa tête,
Il faut voir à ses pieds le monde agonisant.

C’est l’univers entier que tu devais détruire.
Mettant le feu partout, au sud, à l’ouest ; au nord,
Sur la mer frémissante embrasant le navire,
Et portant en tout lieu l’épouvante et la mort.

Et puis il te fallait chercher une montagne
Qui planât de bien haut sur le feu dévorant,
Et pût te laisser voir la mer et la campagne
De flammes ne former qu’un immense torrent.

Et quand le monde enfin tomberait dans l’abîme
Emportant avec lui la sombre humanité,
Tire alors de la lyre un dernier chant sublime,
Et jouis, ô Néron, du calme mérité !

Tableau flamand.

La chambre était petite, et près de la fenêtre
Se tenait, sans parler, la Muse aux yeux d’azur.
Un ange de douceur, avec le front d’un maître,
Un poète du flamme au verbe toujours sûr.
La mère ayant parlé de cette voix divine,
Qui fait frémir en nous d’intimes profondeurs,
L’ami la regarda, disant : « Je vous devine, »
Et ses yeux obscurcis se remplirent de pleurs.
Mais pendant qu’à ses cils étincelaient des larmes,
Il voulut voir si l’ange était émue aussi,
Et si quelque penser, transfigurant ses charmes,
Trahissait de son cœur le mobile souci.
Ô volupté suprême, un céleste sourire,
Tremblante, suspendait son âme dans ses yeux,
Et sans vaine prudence, elle vous laissait lire,